JEUDI SAINT 2018

Nous connaissons tous, de mémoire, la conclusion rituelle des contes de Perrault qui ont bercé, charmé, voire même effrayé notre enfance : le prince charmant épouse une belle princesse, ils vivent heureux et ont beaucoup d’enfants.

Si l’évangile de Jean ressemblait à un conte de fées, il aurait pu terminer par ce verset qui commence le passage que nous venons d’entendre :  » Avant la fête de la Pâque, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé le siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout « . Que pouvait-on écrire de plus beau et de plus heureux que cela pour exprimer le sens de la venue de Jésus parmi nous ? Mais contrairement aux contes de notre enfance, Jean écrit cela non comme conclusion d’un récit où tout se termine pour le mieux dans le meilleur des mondes, mais comme introduction d’une histoire où tout s’enchaîne dans la trahison et l’incompréhension, puis dans le drame d’un condamné à mort. Pourquoi faut-il toujours que l’amour se conjugue avec l’incompréhension, la trahison, le tragique et la mort ? Telle est notre question quand notre capacité d’amour est trahie, blessée ou plus simplement quand nous ne savons plus comment aimer en vérité un conjoint, un frère, un ami.

Jésus nous répond ce soir par un geste, celui du lavement des pieds. Pierre, et peut-être chacun d’entre nous, ne comprend pas la portée de ce geste que pose Jésus.

Vraiment Seigneur, ce soir, tu nous remplis d’étonnement !

Tu prends place au milieu de tes amis et il n’y a plus ni Seigneur ni serviteur mais rien d’autre que présence réelle d’amour. Tu distribues à tes amis la nourriture et il n’y a plus ni pain ni vin mais rien d’autre que la vie de Dieu donnée pour toujours. Tu brises le pain, tu verses le vin à tes amis, et c’est ton corps déchiré, c’est ton sang qui se donne et il n’y a plus rien d’autre que l’offrande de Dieu allant jusqu’à l’extrême pour le monde ! Vraiment tu nous étonnes, Seigneur ! C’est donc ici, au cours de ce repas qu’on voit Dieu ! C’est donc ici, à la messe que Dieu se montre ! Nous t’en prions : ouvre nos cœurs afin que nous puissions te reconnaître et te dire de toute notre foi : « vraiment, il est beau le Visage de notre Dieu ! »

Quelqu’un me disait : « je supporte mal qu’on s’abaisse devant moi : cela me fait mal parce que aussitôt, je suis renvoyé à ma propre petitesse. Et je préfère donner plutôt que recevoir : accepter le don gratuit de l’autre, c’est aussi me rendre redevable devant lui et c’est encore comme un rappel de ma fragilité». Mais ce soir, le Seigneur vient s’agenouiller devant chacun. Sans un mot, il vient laver nos pieds et pas seulement les pieds mais le cœur et l’esprit, ma vie, ma personne. Et le Seigneur nous dit : « quand tu feras pour d’autres ce que je viens de faire pour toi ce soir, tu comprendras : vivre ce n’est pas rendre le bien pour le bien ni le mal pour le mal, mais partager ce que nous avons reçu gratuitement, par amour, sans calcul ni arrière-pensée. Et c’est à genoux qu’on est le plus grand »…car avouons-le, nous souffrons tous de nombrilisme.  « Cela me tracasse beaucoup, dit Dieu, cette manie qu’ils ont de se regarder le nombril au lieu de regarder les autres …j’ai fait les nombrils sans trop y penser comme un tisserand qui arrive à la dernière maille et qui fait un nœud, comme ça, pour que ça tienne, à un endroit qui ne paraît pas trop …j’étais trop content d’avoir fini. Mais ce que je n’avais pas prévu, ce qui n’est pas loin d’être un mystère, même pour moi, dit Dieu, c’est l’importance qu’ils accordent à ce dernier petit nœud, intime et bien caché. Oui, de toute ma création, ce qui m’étonne le plus, c’est tout le temps qu’ils perdent à se regarder le nombril, au lieu de regarder les autres, au lieu de voir les problèmes des autres, les richesses des autres. Si c’était à recommencer, si je pouvais faire un rappel général, je placerais le nombril en plein milieu du front, comme cela, au moins, ils seraient obligés de regarder le nombril des autres ! »

« C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez comme j’ai fait pour vous ! » nous dit Jésus à des apôtres toujours prêts à convoiter les premières places, à nous-mêmes qui voudrions être les meilleurs , les plus beaux, les plus intelligents, Jésus se contente de faire un geste : il met le tablier de service, prend une cuvette et s’agenouille devant ses apôtres : le Seigneur s’incline devant ses apôtres, c’est ce geste que je vais faire pour rappeler que le prêtre que je suis est au service de ses frères et que tous nous sommes appelés comme chrétiens, à la suite du Christ, à être serviteurs pour les autres.

François d’Assise nous le rappelle : « Seigneur, fais de moi un instrument de ta paix. Là où est la haine que je mette l’amour. Là où est l’offense, que je mette le pardon. Là où est la discorde, que je mette l’union. Là où est l’erreur, que je mette la vérité. Là où est le doute, que je mette la foi. Là où est le désespoir, que je mette l’espérance. Là où sont les ténèbres, que je mette la lumière. Là où est la tristesse, que je mette la joie.
Fais que je ne cherche pas tant
 à être consolé qu’à consoler, à être compris qu’à comprendre, à être aimé qu’à aimer. Parce que, c’est en donnant que l’on reçoit, 
c’est en s’oubliant soi-même,
 qu’on se retrouve soi-même, c’est en pardonnant, que l’on obtient le pardon » alors tu seras serviteur comme Jésus te le demande. Jésus nous apprend que nous n’avons d’autres forces que le don de soi et la fragilité. C’est là le visage du commandement nouveau de l’amour qui trouve maintenant son expression la plus forte dans l’Eucharistie que nous célébrons et dans laquelle Jésus dépose sa vie par les humbles signes du pain partagé et du vin versé en abondance.

Père Jérôme Martin