Homélie du 17 Mars 2019, 2ème dimanche de carême

Lc 9, 28b-36

Le maître-mot de ce dimanche est le verbe « Écouter ». Dans le récit de la Transfiguration, la voix de Dieu se fait entendre : « Celui-ci est mon Fils bien-aiméÉcoutez-le ! » Le plus grand commandement de la Bible c’est évidemment « Tu aimeras… Tu aimeras Dieu et tu aimeras ton prochain comme toi-même ! » On peut le transposer aujourd’hui pour dire : « Tu écouteras Dieu et tu écouteras ton prochain comme toi-même ! » Comment donc écouter vraiment les autres, écouter vraiment Dieu, nous écouter vraiment nous-mêmes ? On peut répondre avec un seul mot : la Présence. Écouter, c’est être totalement présent aux autres, à Dieu, à nous-mêmes !

  • Écouter les autres, c’est leur être présent, nous rendre entièrement disponibles pour leur être présents à eux plus qu’à nous-mêmes.

Quand quelqu’un nous parle, surtout quand il nous dit des choses profondes, au lieu de l’écouter lui pour lui-même, nous écoutons l’écho de ses paroles en nous, ce qu’elles évoquent en nous. S’il nous parle d’un deuil, d’une maladie, d’une grande épreuve, d’un grand échec… ou s’il nous parle d’une joie, d’une réussite, d’un moment de bonheur, instinctivement, spontanément nous pensons à nos épreuves à nous, à nos maladies, à nos deuils, à nos échecs… Ou nos réussites, nos joies, nos moments de bonheur et au lieu d’écouter, nous réagissons immédiatement en disant : « c’est comme moi, moi aussi j’ai souffert, moi aussi je me suis réjouis… Tu me fais penser à ce que j’ai vécu, j’ai réagi comme toi… ou je n’ai pas réagi pareil… », bref nous n’écoutons pas l’autre pour lui-même mais pour nous-mêmes. Écouter vraiment, c’est donc entrer dans la pensée de l’autre, chercher à le comprendre, à saisir ce que ses paroles révèlent de lui-même en lui-même et non en nous. Écouter c’est dire : je pense à toi non à moi.

Pour écouter ainsi, il ne faut surtout pas penser à ce qu’on va répondre, car quand les autres nous parlent, surtout quand ils posent des questions, on pense aux réponses qu’on va faire au lieu d’écouter jusqu’au bout ce qu’ils nous disent. L’écoute c’est une disponibilité à l’autre totale et jusqu’au bout !

Écouter c’est donc nous mettre à la place de l’autre, entrer dans ce qu’il est lui pour finalement faire ce qu’il attend de nous, c’est-à-dire lui « obéir » ! Obéir et ouïr, c’est le même verbe : ouïr, c’est écouter pour bien entendre l’autre et le comprendre, obéir c’est faire ce que l’autre veut qu’on fasse. Écouter ses parents, écouter son médecin, écouter ses chefs, écouter son psy ou son coach, écouter son curé… , ce n’est pas seulement comprendre ce qu’ils veulent, c’est faire ce qu’ils veulent, leur obéir, c’est-à-dire suivre le chemin qu’ils nous indiquent ! C’est leur être tellement présent qu’on les suit, qu’on va où ils veulent nous faire aller.

  • Écouter Dieu, c’est aussi être présent à Dieu comme on doit être présent aux autres, c’est se mettre en présence de Dieu jusqu’à ce que cette Présence soit bienfaisante et même dynamisante.

C’est ce qui se passe sur la Montagne du Thabor. Pierre, Jacques et Jean se mettent tellement en Présence de Dieu avec Jésus et par Jésus, que cette Présence transfigure Jésus et les met tous dans un tel bien-être, une telle ambiance spirituelle que Pierre déclare : « Maître, il est bon que nous soyons ici… il est heureux que nous soyons ici… Dressons trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, une pour Elie… » La prière c’est ça, ça devrait être ça : pas seulement parler à Dieu, et surtout pas rabâcher les formules toutes faites, mais l’écouter, le laisser nous dire ce qu’il a à nous dire et surtout le laisser venir en nous, transparaître en nous, laisser sa Présence nous transfigurer, nous habiter au point de la rayonner !

Écouter Dieu, c’est pouvoir dire comme Pierre : qu’il fait bon être ici en ta Présence, quel bien-être on ressent, quand tu viens nous habiter et nous transfigurer ! Voilà le sommet de la vraie prière, de la vraie écoute de Dieu ! Et pourtant il ne faut pas en rester là, il faut redescendre de ce sommet car cette Présence bienfaisante de Dieu se fait vite dynamisante, devient une force qui nous envoie en mission, fait redescendre de la Montagne pour rejoindre les hommes au milieu desquels on doit être des témoins.

Quand la voix du Père se fait entendre : « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai choisi : « écoutez-le ! , c’est pour nous dire : « attention, écouter mon Fils, c’est goûter sa Présence qui transfigure mais c’est surtout le suivre, lui obéir en le suivant dans sa mission de sauver le monde, c’est entrer dans sa passion, sa mort et sa résurrection, donner votre vie avec lui pour le salut du monde. » Écouter le Christ, c’est être tellement présent à lui qu’on fait corps avec lui et le suit jusqu’au bout, jusqu’au don total.

  • Écouter les autres, c’est leur être présent au point de leur être disponible et de faire ce qu’ils veulent qu’on fasse ! Écouter Dieu c’est se mettre en sa présence pour être transfiguré et envoyé faire ce qu’il veut qu’on fasse : suivre le Christ jusqu’au bout.

Enfin nous écouter nous-mêmes, ce n’est pas écouter le moi superficiel mais le moi profond.

Le moi superficiel c’est le moi qui désire ceci cela, qui a envie de ceci, de cela, c’est le moi capricieux attiré par tous les biens de ce monde, les biens qui nous tentent comme ils ont tenté Jésus : l’avoir, le pouvoir, le faire-valoir ; avoir toujours plus, dominer toujours plus, se faire voir et admirer toujours plus ; ce moi superficiel il faut le faire mourir et c’est le sens de carême : faire des efforts pour se désencombrer, se dépouiller, se détacher, se libérer de ce moi…moi, pour faire apparaître, faire émerger le moi profond, le moi spirituel, le moi ouvert à Dieu, aux autres, à tout ce qui nous dépasse et nous grandit à l’infini, le moi en harmonie profonde avec tout ce qui existe. La spiritualité bouddhiste et la spiritualité hindouiste insistent beaucoup sur cette écoute du moi profond, sur ce qu’elles appellent « la présence à soi méditative », la prise de conscience par la méditation du vrai moi en harmonie avec tout ce qui existe. C’est ce que dit par exemple Sakyong Mipham, un maître de méditation bouddhiste qui vient d’écrire un livre que j’ai évidemment beaucoup aimé : « courir comme on médite ». Voilà ce qu’il dit de l’écoute de soi, de la ‘présence à soi méditative’ :

« La présence à soi méditative, claire et connaissante… résulte de ce que l’esprit s’est délesté de ses bagages, se détend dans l’environnement et apprécie ce qu’il est. Nous savons alors quelle est notre place dans l’ordre des choses, que nous ne sommes pas séparés de notre environnement. Par conséquent nous ne voulons pas être ailleurs mentalement, parce que nous sommes authentiquement ici précisément. Nous ne sommes pas distraits par des pensées négatives ou des rêveries. L’esprit est complètement en phase avec ce qui l’entoure… L’exubérance et la joie associées à cet état ne sont pas nécessairement de l’exaltation ; il s’agit plutôt d’un profond sentiment de satisfaction… »

S’écouter soi-même, c’est donc arriver à ça : faire émerger, faire apparaître le vrai moi dépossédé de tout et en harmonie avec tout, ce vrai moi se sent tellement bien avec lui et avec tout ce qui existe qu’il peut dire : « qu’il fait bon être ici, qu’il fait bon d’exister, d’être tout simplement ! »

Finalement écouter c’est bien ça, c’est être tellement présent à soi, aux autres, à Dieu, qu’on arrive à dire : qu’il est heureux d’exister quand on se sent bien avec les autres, avec Dieu, et avec soi. Merci la Vie !

Amen !

Père René Pichon