Homélie du dimanche 11 Août 2019, 19e dimanche du T.O.

He 11, 1-2. 2, 8-12

Lc 12, 35-40

Qui d’entre nous ne dit pas régulièrement : « On ne sait pas où on va ». Devant les évolutions, les transformations radicales de la famille, de la société, de l’Église, quand on écoute les médias nous parler de l’actualité on se sent perdu et on ne peut que dire bien souvent : « On ne sait pas où on va ! »

Eh bien tant mieux ! Acceptons de ne pas savoir où on va car cette ignorance c’est la condition pour vivre la vraie foi chrétienne, le vrai service des autres, la condition pour apprécier la vie et pour s’engager dans la vie…

  • Grâce à la foi, Abraham obéit à l’appel du Seigneur : « il partit sans savoir où il allait ! »  « Sans savoir où il allait » : Abraham nous montre, lui le Père des croyants, le père des chrétiens, des juifs, des musulmans, que la foi ce n’est pas savoir mais faire confiance.

Abraham ne savait pas vers quel pays Dieu le conduirait, il ne savait surtout pas qu’il allait devenir le père de la multitude des croyants à travers l’histoire parce qu’il n’avait pas d’enfants, pas de successeurs. Et voilà que dans sa vieillesse, grâce à Dieu maître de l’impossible, Sarah, sa femme stérile, lui donne Isaac, son Fils, le premier de la multitude des croyants plus nombreux que les étoiles dans le ciel. Il a cru à l’impossible, il a fait confiance à Dieu

Pour grandir nous-mêmes dans la foi d’Abraham, ne cherchons pas à savoir, à savoir tout sur Dieu car il nous dépasse, il est un mystère inépuisable. Ne cherchons pas à savoir où va l’Église de plus en plus malmenée par la déchristianisation et ses problèmes internes, ses scandales, qui la minent. Ne cherchons pas à savoir si la foi ça va revenir ou si elle va disparaître encore plus du paysage de notre société. Ne cherchons pas à savoir. Ne cherchons pas à savoir l’avenir de la foi mais vivons la en faisant comme Abraham : en répondant à l’appel de Dieu en nous, dans nos cœurs, en faisant ce que Dieu nous demande, ce qu’on comprend être sa volonté, en avançant sur le chemin qu’il nous indique, sans savoir où il mène, et en faisant totalement confiance : Dieu sait mieux que nous où il nous entraîne.

Personnellement plus ça va, moins je me pose la question de savoir où on va. Quand j’étais un jeune prêtre, emporté par la dynamique du Concile, je savais comme la plupart des autres prêtres où on allait : en ouvrant les portes de l’Église sur le monde, en montrant que la foi changeait la vie, en faisant plein de réformes liturgiques, catéchétiques, pastorales…, on pensait faire revenir à l’Église tous  ceux qui l’avaient quittée et attirer à elle toux ceux de plus en plus nombreux qui étaient désireux de sens, de raisons de vivre, de valeurs à vivre… Oui on pensait il y a 30 ou 40 ans qu’on allait reconstruire une Église vivante et attirante pour notre monde. Hélas on voit maintenant que ça ne va pas dans le sens qu’on espérait, donc acceptons de ne pas savoir ce qui va se passer, quel est le plan de Dieu ; continuons de faire ce qu’on croit devoir faire et faisons confiance à Dieu comme Abraham !

  • Ne pas savoir, c’est aussi la condition pour être de bons serviteurs des autres. Dans l’Évangile de ce dimanche Jésus nous dit « Restez en tenue de service, votre ceinture autour des reins et vos lampes allumées. Soyez comme des gens qui attendent leur maître à son retour de noces, pour lui ouvrir dès qu’il arrivera et frappera à la porte ! » Les serviteurs ne savent pas quand le maître va arriver, peut-être à minuit, peut-être à trois heures du matin, dit Jésus, ils ne savent pas mais ils sont totalement disponibles. S’ils savaient, ils s’endormiraient et se feraient réveiller à l’heure du retour du maître ; comme ils ne savent pas, ils sont totalement disponibles, prêts à tout, prêts à l’imprévu. C’est ça être serviteurs selon l’Évangile. Nous en général quand on veut rendre service on demande ce qui nous attend, ce qu’il y a à faire, où on doit aller, quand y aller, bref on cadre notre disponibilité. Jésus lui nous demande d’enlever tout cadre et d’avoir une totale disponibilité jour et nuit au service des autres. À l’heure actuelle, dans toutes les professions et même dans l’Église il y a des heures de permanence, des tours de services et même des moments où tout est fermé, c’est un peu normal, mais quand même : où est la totale disponibilité du serviteur toujours là à attendre le maître parce qu’il ne sait pas quand il va arriver ?
  • Ne pas savoir où on va, ce qui va se passer, c’est aussi la condition pour apprécier la vie. Quand tout se déroule comme prévu, c’est monotone et pas intéressant. Regardez les grands spectacles ou les grandes compétitions : s’il n’y a pas de suspens, de revirement de situations, de coups de théâtre, un dénouement du scénario complètement inattendu, si dès le début on connaît la fin, quel intérêt de regarder un film, un spectacle ou une compétition ?

Cette année par exemple le Tour de France nous a fait aller de surprise en surprise, même la météo s’y est mise et le vainqueur n’est pas celui qu’on attendait au départ, du coup on a eu un Tour de France passionnant. En foot, c’est tout le contraire : dès le début on sait qui va gagner : c’est l’équipe qui a le plus d’argent et qui peut se payer les joueurs les plus chers. Donc il n’y a plus de suspens, plus d’intérêt…

Dans votre vie vous aimeriez peut-être savoir ce qui va se passer demain, dans les années futures : quel intérêt ? Jusqu’à présent, votre vie s’est-elle déroulée comme prévue, certainement non. Vous vous dites sûrement : si j’avais su par avance tout ce qui m’est arrivé ? C’est ça qui a donné de l’intérêt à votre vie : l’inattendu, rien ne s’est passé comme prévu, tant mieux. N’allons donc pas consulter les voyants, ne cherchons pas à être des voyants qui prédisent l’avenir, vivons au jour le jour, faisons au jour le jour ce que nous avons à faire, pour le reste faisons confiance à Dieu, il saura nous faire tirer le meilleur de tout ce qui nous arrivera ! Quant à l’heure de notre mort, heureusement « on ne connaît ni le jour ni l’heure » dit Jésus (Mt 25.13), sinon que ferait-on ? On paniquerait, on s’inquièterait. On ne sait pas, tant mieux !

  • Ne pas savoir où on va, c’est aussi la condition de l’engagement dans la vie et c’est Mgr Rhodain le fondateur du Secours Catholique qui a bien développé cette idée. Il disait lui que la plus grande grâce que Dieu lui ait faite, c’est celle de l’ignorance. Il expliquait ainsi son engagement : « Quand je me suis lancé dans la fondation du Secours Catholique, je ne savais absolument pas ce qui m’attendait. Si j’avais su tous les problèmes, toutes les difficultés, tous les obstacles que j’allais rencontrer, je ne me serais probablement pas engagé dans cette aventure. Comme j’ignorais tout, je l’ai fait et je remercie Dieu de ne pas m’avoir dit d’avance ce qui m’attendait ! » C’est bien ce qui explique la crise de l’engagement actuel dans le mariage, dans le sacerdoce, dans la vocation religieuse ou dans de lourdes responsabilités : on ne sait ce qui nous attend, on a peur de ce qui nous attend, donc on ne s’engage plus. S’engager ce n’est pas écrire un scénario et le mettre en jeu point par point, c’est dire : « je construis désormais et j’irai jusqu’au bout de cette construction. Je me servirai de tout ce qui m’arrivera, les bonheurs comme les malheurs pour bâtir mon couple, ma famille, ma vocation, mes responsabilités. Je ne sais pas ce qui va se passer et je ne veux pas le savoir mais je fais confiance, une totale confiance à Dieu qui sera toujours avec moi dans cette construction. Elle sera peut-être tout autre que mes rêves et ce que j’imagine, elle sera ce que Dieu m’aidera à construire, et c’est bien mieux ! »

Acceptons donc de ne pas savoir où on va, ça nous permet d’être totalement disponibles : disponibles à Dieu dans la confiance en lui ; disponibles aux autres dans le service à tout heure du jour et de la nuit ; disponibles à tous les imprévus de la vie qui lui donnent son intérêt ; disponibles dans les grands engagements de la vie. Aux neuf béatitudes que Jésus nous donne : « Bienheureux les pauvres de cœurs, les doux, les pacifiques, les miséricordieux… les cœurs purs… etc… » ajoutons cette dixième béatitude : « Bienheureux les ignorants, ils ne savent pas où ils vont, mais ils savent ce qu’est la vie ! »

Amen !

Père René Pichon