Homélie du dimanche 5 Avril 2020, Dimanche des Rameaux et de la Passion -Père René Pichon

Dans le contexte actuel du confinement généralisé qui laisse nos églises vides même le jour des Rameaux où elles sont habituellement bondées, je n’insisterai pas cette année sur les acclamations de la foule criant « Hosanna au fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Hosanna au plus haut des cieux ! » Notre cœur en effet n’est pas aujourd’hui porté à la louange et ne nous pousse pas à joindre nos voix aux cris de la foule en délire pour accueillir triomphalement Jésus entrant à Jérusalem.

Notre cœur se reconnaît plutôt par les temps qui courent dans l’image de l’âne, un petit ânon selon certains évangélistes, une ânesse et son petit selon Saint Matthieu, l’Évangile de ce jour.

  • Oui cette année plutôt que de lever la tête vers les Cieux, en ce jour des Rameaux nous la baissons humblement comme un âne. La pandémie du coronavirus nous a révélé la faiblesse et la fragilité humaines que les plus grands progrès scientifiques, techniques, médicaux n’ont pu empêcher. L’homme moderne peut être fier des progrès réalisés par toutes les découvertes modernes mais quand sa fierté devient un orgueil qui se croit tout-puissant au point de se passer de Dieu, les évènements que nous vivons nous ramènent à notre terrible réalité : l’homme est mortel et il restera fragile et faible peut-être même plus que par le passé. En effet, autrefois, une épidémie de peste ou de choléra ravageait une région, un pays mais jamais le monde entier. Aujourd’hui la mondialisation a rendu tous les hommes de plus en plus interdépendants, c’est un bien, mais le revers de la médaille, c’est que le monde est interdépendant aussi dans le mal : quand un pays va mal, tous les autres en subissent les conséquences ! La fragilité humaine a toujours existé mais maintenant elle est mondialisée, restons donc très humbles tous ensemble au lieu de nous croire tout-puissants baissons la tête !
  • Un âne n’a pas la réputation d’être très intelligent et c’est pourquoi en classe on traitait autrefois d’ânes les mauvais élèves  qui ne comprenaient rien au point même de leur mettre un bonnet d’âne. Qui cette année peut jouer au savant qui sait tout, ou à l’intelligent qui comprend tout ? Nous sommes tous en ce moment bien démunis pour expliquer ce qui se passe, pourquoi cette pandémie, quels remèdes trouver, quelles conséquences en tirer pour l’avenir de notre société et de notre monde. Ni les sciences, ni les philosophies, ni les religions, ni les sagesses n’ont des réponses satisfaisantes aux questions qu’on se pose.

Acceptons d’être tous des ânes un peu bêtes qui ne font pas les malins et qui acceptent de ne pas comprendre. Les apôtres eux-mêmes face à Jésus restaient souvent avec un esprit bouché : « Vous n’avez donc pas compris ? » leur répétait tristement Jésus. Et aux disciples d’Emmaüs abattus par la mort de Jésus, Jésus fait ce reproche qu’il nous fait à tous en ce moment : « Esprits sans intelligences ! Vous n’avez donc pas compris ? Comme votre cœur est lent à croire tout ce qu’on dit les prophètes ! » En ce jour des Rameaux disons au Christ que nous croyons en Lui, que nous qu’Il est avec nous et qu’Il ne nous abandonnera pas, que nous espérons qu’Il nous sauvera de cette situation tragique, mais disons-Lui aussi humblement : « Nous croyons… mais nous ne comprenons pas ! Nous acceptons de ne pas tout comprendre. »

  • Un âne baisse la tête, il n’est pas très intelligent, mais il est doux et même « plein de douceur » comme Saint Matthieu le rappelle ce dimanche en citant le prophète : « Dites à la fille de Sion  voici ton roi qui vient vers toi, plein de douceur, monté sur une ânesse et un petit âne, le petit d’une bête de somme ! » Quand il y a une crise, une grave crise, quand il y a plein de problèmes dans une famille, un groupe, dans une communauté, dans la société, dans l’Église, dans le monde, on est tenté d’utiliser la méthode forte et même la violence pour accuser, chercher des coupables, dénoncer, condamner, mais cela ne fait qu’aggraver la situation. Seule la méthode douce peut résoudre les problèmes et la méthode douce, c’est rester tous calmes au lieu de paniquer ; c’est être solidaires pour faire front ensemble en nous aidant les uns les autres ; c’est soigner avec délicatesse et attention les malades ; c’est encourager chaleureusement tous les soignants même applaudir affectueusement ceux qui se dévouent tant et plus ; c’est croire aussi que Dieu à l’intérieur de tous peut apporter un plus à l’action humaine afin de la rendre efficace. Jésus n’est pas entrée à Jérusalem comme un roi vainqueur ou comme un guerrier triomphant ayant écrasé violemment ses ennemis, il est arrivé monté sur un ânon pour nous révéler qu’il était le Fils de Dieu « doux et humble de cœur » venant nous dire : « Venez à moi vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et je vous procurerai le repos. Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur. »
  • Un âne a aussi la réputation d’être têtu au point qu’on dit couramment : « il est têtu comme un âne, elle est têtue comme une mule ! » Être têtue, ça peut-être de l’entêtement, le refus de reconnaître ses torts, le refus du changement, le refus de la conversion, ce que reproche Dieu « à son peuple qui a la tête dure ». Mais être têtu, c’est aussi avoir de la suite dans ses idées, avoir une ligne de vie et des principes de vie auxquels on tient et reste fidèle, c’est être persévérant, aller jusqu’au bout, être obstiné, ne jamais abandonner, et ça c’est plus que positif.

Saint Thérèse d’Avila parlait elle d’une « détermination très déterminée ». Elle expliquait qu’on ne peut arriver à ses fins dans la foi « qu’en ayant une ferme détermination très déterminée de ne point s’accorder de répit jusqu’à ce qu’on atteigne ce qu’a décidé coûte que coûte, advienne que pourra, travaille que travaillera, médise qui médira… »

Soyons donc ainsi déterminés, ainsi têtus, ainsi fidèles et persévérants dans notre foi, nos engagements, nos convictions, nos principes de vie.

  • Humilité, douceur, fidélité, persévérance, obstination

Voilà les qualités de tout âne et bien sûr celle de l‘ânon qui a porté Jésus. Mais c’est surtout  cette image-là que voudrais mettre en valeur en pensant au fameux texte du cardinal Etchegarray « J’avance comme un âne ! » Oui, notre bonheur de chrétiens, notre fierté et notre devoir de chrétiens, c’est bien d’être des ânons qui avancent dans la vie en portant le Christ en eux pour le mettre dans toute leur vie et dans la vie des autres et du monde entier. Notre Dieu s’est tellement abaissé comme nous le rappelle aujourd’hui la lettre aux Philippiens qu’il n’a pas voulu s’imposer aux hommes par sa puissance mais se proposer, se donner en passant par ceux qui croient en lui, en se faisant porter vers les autres par ceux qui croient en lui.

Être l’ânon des Rameaux c’est donc pour chacun de nous porter le Christ, mettre le Christ, son amour, ses valeurs, sa paix, sa douceur, sa justice, sa miséricorde dans toute notre vie et notamment dans notre vie la plus banale, la plus quotidienne, la plus ordinaire : l’âne en effet était du temps de Jésus le moyen de locomotion le plus courant à la portée de tous et l’instrument de travail le plus utilisé, un âne qui portait les voyageurs populaires, c’est un âne qui tirait la charrue ou la charrette !

Être l’ânon des Rameaux, c’est aussi évidemment porter le Christ aux autres, leur en parler, leur donner l’envie de croire en lui, être témoin, être missionnaire sans ostentation, sans propagande,  sans mise en scène spectaculaire, sans pression mais au contraire discrètement, humblement, avec douceur, avec amour. Si on nous demandait d’être de grands missionnaires qui remuent les foules et convertissent des peuples entiers,  ce ne serait pas à notre portée mais Jésus nous demande de l’être comme l’ânon qui l’a porté le jour des Rameaux ou comme les disciples qu’il envoie en mission sans moyens de puissance mais comme des agneaux au milieu des loups : « Allez, je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. N’emportez ni argent, ni sac, ni sandales, … Dans toute maison où vous entrerez, dites d’abord : Paix à cette maison… »

Plus que jamais cette année en ce jour des Rameaux, portons donc le Christ à notre monde malade sans triomphalisme, sans bruit, sans effet de foule, sans manifestation collective puisque nos églises sont vides et silencieuses… Portons-le comme l’ânesse et son petit avec humilité, douceur, persévérance, et surtout avec l’espérance de Pâques, même si avant Pâques il y a la Passion à traverser, cette Passion que nous vivrons cette semaine en portant la grande épreuve actuelle dans notre prière souffrante mais confiante !

Amen !

Père René Pichon