Homélie du dimanche 26 Avril 2020- Abbé René Pichon

3e dimanche de Pâques

Lc 24, 13-24

Comme avec les disciples d’Emmaüs Jésus marche à nos côtés, même si on ne le reconnaît pas, et la première question qu’il nous pose est bien celle-ci : « De quoi discutez-vous en marchant ? »

En ce moment, tous nous discutons du confinement qui nous est imposé, de notre manière de le vivre, d’en souffrir ou d’en tirer profit, mais le comprenons-nous, lui trouvons-nous du sens ? La plupart d’entre nous, nous avons du mal à comprendre ce qui se passe et qui ne s’est jamais produit dans l’histoire.

Voilà pourquoi nous nous reconnaissons dans le reproche que Jésus fait aux disciples d’Emmaüs qui ne comprennent pas ce qui s’est passé : « Esprits sans intelligence ! Comme votre cœur est lent à croire ! »

Pour croire que Dieu veut nous dire beaucoup de choses à travers les évènements que nous vivons, faisons fonctionner notre intelligence, cherchons à comprendre, et pour cela écoutons tous ceux qui donnent du sens à cette grande épreuve générale et mondiale ! Personnellement j’ai lu beaucoup d’articles et d‘analyses, mais l’interview que j’ai préférée c’est celle d’Isabelle Autissier, navigatrice et présidente de WWF-France, inlassable militante de la cause environnementale ! Elle nous invite à vive le confinement comme un nouveau rapport à nous-mêmes, un nouveau rapport aux autres, un nouveau rapport au temps, un nouveau rapport au monde et un nouveau rapport aux choses ordinaires de la vie.

Donnons du sens au confinement en le vivant comme un nouveau rapport où nous-mêmes nous privilégierons désormais notre vie intérieure au lieu d’être constamment dans l’extériorité : « le rétrécissement du « dehors » favorise la réappropriation du « dedans » », dit Isabelle Autissier… « À la consommation effrénée et souvent superficielle peut succéder l’approfondissement… Le peu invite au mieux, et puisqu’il n’y a plus de liberté extérieure, cultivons celle de l’intérieur. Les contraintes du quotidien sont lourdes, parfois très lourdes, mais autorisons-nous à essayer ce qui peut-être depuis longtemps nous fait rêver : écriture, dessin, musique, langue, littérature et tous ces domaines des connaissances les plus variées qui paraissent réservées à d’autres ou à plus tard. Tirer le meilleur parti de ce que nous sommes permet souvent de se découvrir des ressources insoupçonnées… »  Pour nous chrétiens évidemment le « dedans » de nous-mêmes est habité et si nous descendons dans notre intériorité, au plus profond de notre cœur, nous y trouvons pas seulement « le meilleur parti de ce que nous sommes », mais le Christ Vivant, le Ressuscité, celui qui nous fait renaître d’en-haut. Plus on le découvre, plus on le sent présent et plus notre cœur devient brûlant comme celui des Disciples d’Emmaüs. Que ce temps de confinement soit donc pour nous un temps de méditation, de prière cœur à cœur avec le Christ, de contemplation où comme pour les disciples « nos yeux s’ouvrent et on le reconnaît ! »

Donnons du sens au confinement en le vivant comme un nouveau rapport aux autres, notamment au plus proches.

« Ce retranchement que nous vivons ne doit pas être synonyme de fermeture affirme Isabelle Autissier, mais au contraire de re-création de ce lien social qui nous permettra de passer l’obstacle. Ces « autres » sont là, sur le palier, de l’autre côté de la rue, au bout du téléphone ou d’un réseau social, ceux que nous avons peut-être négligés, trop absorbés par nos routines. Avec eux, nous pouvons partager nos frustrations, nos espoirs, nos rires et nos coups de gueule. Les liens tissés dans l’adversité sont de ceux qui ne s’oublient pas. Quant à nos très proches, ceux avec qui nous partageons des pièces aussi petites que peut l’être un intérieur de navire, il nous revient de les redécouvrir, eux aussi, d’en prendre soin. De cette attention naîtra peut-être des questions, des découvertes, des changements mais qui devraient pouvoir nous faire grandir ensemble…

Je n’ai rien à ajouter  à ces beaux souhaits tout est dit, en peu de mots, mais personnellement le confinement m’a fait redécouvrir aussi ce que nous chrétiens appelons la communion spirituelle, le bonheur de nous sentir unis à ceux avec qui nous partageons la foi et la vie spirituelle. Je remercie notamment ceux qui m’ont donné un coup de fil, envoyé un mail ou un SMS pour me remercier des homélies et de mes prières et je remercie chaleureusement le secretariat paroissial qui maintient un lien entre tous les paroissiens par des textes, des photos, des méditations envoyés par les uns et les autres. Cette communion spirituelle, les disciples d’Emmaüs l’ont expérimentée puisqu’à la fraction du pain ils ont reconnu Jésus mais aussitôt il a disparu à leurs regards pour n’être plus désormais avec eux physiquement comme sur le chemin mais spirituellement dans leur cœur  brûlant.

Donnons du sens au confinement en le vivant comme un nouveau rapport au temps : “Une des grandes nouveautés de ce confinement, analyse Isabelle Autissier, c’est le rapport au temps. Pour certains  c’est une vacuité de l’agenda, une perte du repère des heures et des jours, un ralentissement de la montre. Pour d’autres, c’est un vertige d’organisation entre enfants, télétravail, conjoint.e, tâches ménagères décuplées ou compliquées. Dans tous les cas, ce temps devient moins rythmé par l’extérieur et il nous revient de remettre un ordre choisi dans nos occupations, de reprendre la main sur les priorités… Car le temps est l’unique cadeau que nous pouvons faire à ceux que nous aimons… ou la liberté de nous adonner à une fantaisie, une passion, une expérience, une réflexion qui  mûrissait quelque part au fond de nous. Voilà le temps coincé entre quatre murs, c’est l’occasion de le saisir, de le goûter autant que faire se peut, de le savourer, de l’emplir de nouveautés ou tout simplement de le laisser couler dans l’écoute d’un chant d’oiseau…”

Sur la route d’Emmaüs Jésus a pris le temps d’expliquer les Écritures aux disciples : “Partant de Moïse et de tous les prophètes, il leur interprêta dans toute l’Écriture, ce qui le concernait…”

Pendant ce temps de confinement, ouvrons tranquillement la Bible et laissons le Christ nous expliquer patiemment et longuement comment les Écritures peuvent éclairer nos épreuves aujourd’hui et toute notre vie personnelle et collective.

Donnons du sens au confinement en le vivant comme un nouveau rapport au monde et l’annonce d’un monde nouveau à faire naître d’urgence. C’est cet appel pressant qu’Isabelle Autissier lance :  “Depuis des décennies, les alertes se font plus précises et plus impératives sur le non-sens de nos organisations économiques qui sapent les fondamentaux de nos vies sur cette planète. Ce coup d’arrêt doit au moins servir à repenser et à préparer un avenir plus stable d’un point de vue environnemental et plus équitable du point de vue humain. Un jour, ce confinement prendra fin. Si nous ne faisons que reprendre le cours de nos vies comme si de rien n’était, alors cette épreuve aura été une inutile et douloureuse parenthèse. À côté des pandémies favorisées par la déforestation, viendront les dérèglements climatiques, les guerres pour l’eau, les déséquilibres de la biodiversité. Et les bouleversements reviendront. Cet effondrement nous apprend que les organisations que nous avons construites ne sont ni omnipotentes ni éternelles. La fragilité que nous éprouvons aujourd’hui est un retour, certes brutal, à la réalité. La vie sur la terre est une exception dans l’univers et l’homme n’est qu’un passant. Mais peut-être restera-t-il un peu de ce goût nouveau, de cet étonnement à voir que le monde peut tourner autrement, de ces idées et ces solidarités nouvelles, de ce refus à retourner à la routine, de ces priorités redécouvertes ? Le temps de l’attente est aussi celui de la prospective. Mettons-le à profit.”

Ce monde nouveau que nous espérons tous a pris naissance pour nous chrétiens le jour de la Résurrection à Pâques et depuis ce jour-là l’Énergie du Christ Ressuscité, comme l’explique si bien Teilhard de Chardin, travaille le monde et entraîne l’humanité vers une complexité croissante et une interdependance universelle croissante. La pandémie actuelle illustre parfaitement cette interdependance universelle mais dans le mal. Maintenant que nous sommes de plus en plus interdépendants, nous n’avons plus le choix : ou nous laissons le mal sous toutes ses formes s’étendre et nous détruire, ou nous nous ouvrons au Christ, à l’Énergie de son Amour pour que notre interdependance devienne communion fraternelle, pour qu’ensemble nous devenions un seul corps le Corps du Christ ! Faisons donc nôtre cette prière du Père Teilhard de Chardin : “Christ glorieux, influence secrètement diffuse au sein de l’univers, et centre éblouissant où se relient les fibres sans nombre du multiple. Puissance irremplaçable comme le Monde et chaude vomme la Vie. Toi qui est le premier et le dernier, le Vivant, le Ressucité… Tu n’es pas un accessoire, un ornament, un roi comme nous en faisons, un propriétaire… Tu es l’Alpha et l’Oméga, le principe et la vie, la pierre du fondement et la clé de voûte, la Plénitude et le Plénifiant. Je t’aime Jésus comme la Source, le Milieu actif et vivifiant…” Et le Père Teilhard de Chardin aimait à préciser que cette Énergie Vivifiante du Christ Ressuscité, c’était l’Amour : “ l’Amour est la plus universelle et la plus mystérieuse des charges cosmiques… Socialement on feint de l’ignorer dans la science, dans les affaires, dans les assemblées, alors que subrepticement il est partout. L’Amour a été toujours soigneusement écarté des constructions réalistes et positivistes du monde. Il faudra bien qu’on se décide un jour à reconnoitre en lui, l’énergie fondamentale de la vie, ou si l’on préfère, le seul milieu naturel en quoi puisse se prolonger le movement ascendant de l’Évolution.”

Enfin, et pour revenir à des choses plus simples, donnons du sens au confinement actuel en le vivant comme un nouveau rapport aux choses ordinaires de la vie et Isabelle Autissier le dit mieux que moi : “Immobile et confinée, je retrouve le plaisir de ces petits riens qui changent autour de moi : la lumière qui évolue dans la journée, les ombres qui s’allongent, les bourgeons de ce printemps qui différent chaque matin, l’air plus frais ou plus doux à la fenêtre, les chants d’oiseaux qui ont remplacé le bruit des moteurs. Ces petits riens me renvoient au monde tel qu’il est, qui me renvoient à ce que je suis, petit humain sur une petite planète quelque part dans le cosmos. J’aime cette sensation, que je trouve aussi en mer, d’être partie d’un tout, d’en savourer les détails dont chacun, si on y réfléchit est un prodige…Voilà que je retrouve le goût des choses ordinaires.”

Pour nous chrétiens savourer l’ordinaire ce n’est pas seulement le goûter pour lui-même mais, goûter en lui Dieu, voir Dieu et le goûter dans les choses les plus simples, les plus banales, les plus quotidiennes de la vie. Et quoi de plus ordinaire qu’un morceau de pain ? C’est en partageant un morceau de pain que Jésus s’est fait reconnaitre aux disciples d’Emmaüs pour nous dire à tous que désormais il serait avec nous jusqu’à la fin des temps pour partager notre vie personnelle la plus ordinaire et pour conduire l’univers tout entier vers le Salut Final ! Cherchons donc Dieu et savourons-le dans notre vie quotidienne personnelle actuellement confinée comme dans la lente mais ineluctable montés de l’univers vers le monde nouveau du Royaume Eternel.

Amen ! Alléluia !

Père René Pichon