Homélie du dimanche 10 Mai 2020, 5e dimanche de Pâques année A- Père René Pichon

 


Savez-vous ce qu’est « l’équanimité » ? Ce n’est pas un mot qu’on emploie souvent et pourtant c’est bien à l’équanimité que Jésus nous invite quand il nous dit aujourd’hui : « Que votre cœur ne soit pas bouleversé ! » Des bouleversements, nous en vivons en permanence : bouleversements physiques, bouleversements intellectuels, bouleversements émotionnels, bouleversements spirituels, bouleversements sociaux et en ce moment, c’est le grand bouleversement social, avec l’épidémie du coronavirus qui a complètement bouleversé notre vie en société.

Au cœur de tous ces bouleversements, nous pouvons avoir un cœur bouleversé, être perdu, paniquer, ne plus savoir où on en est, crier au secours, ou au contraire nous pouvons rester « équanimes », c’est-à-dire avoir un cœur qui reste égal à lui-même, avoir une âme, c’est-à-dire le plus profond de notre cœur qui reste égale et silencieuse comme le dit le psaume 230 : « Je tiens mon âme égale et silencieuse, mon âme est en moi comme un enfant, comme un petit enfant contre sa mère ! » C’est cela l’équanimité : c’est avoir une telle confiance en Dieu, être tellement abandonné entre les mains de Dieu que quoiqu’il arrive notre âme reste égale et silencieuse. Comment cultiver cette équanimité ?

  • Nous avons parfois de grands bouleversements physiques : une grave maladie nous tombe dessus brutalement, un accident chamboule tous nos projets, une tempête, un incendie, un tremblement de terre ravage notre pays. Dans tous les cas nous commençons par être perdus, paniqués, le ciel nous tombe sur la tête, nous prions « au secours ». C‘est ce que font les apôtres lorsqu’une violente tempête s’abat sur leur barque alors que Jésus dort à l’arrière sur le coussin ou lorsqu’ils voient un fantôme marcher sur la mer à leur rencontre. En pleine tempête, ils crient à Jésus en plein sommeil : « Maître nous sommes perdus ; cela ne te fait rien ! » Jésus alors se réveille pour dire à la mer : « Silence, tais-toi ! » C’est cela l’équanimité : en pleine tempête, Jésus reste calme, en paix, serein, en repos, son cœur n’est pas bouleversé parce qu’il a une totale confiance en Dieu, son âme reste équanime, égale et silencieuse, tellement pacifiée et silencieuse qu’elle apaise la mer et la rend silencieuse… Quand les apôtres voient un fantôme marcher sur la mer à leur rencontre « les disciples furent bouleversés » nous dit Saint Matthieu au chapitre 24, et la peur leur fit pousser de grands cris. Mais Jésus leur parla. : « Confiance, c’est moi, n’ayez pas peur ! » C’est cette confiance totale au Christ qui peut nous apaiser dans tous nos bouleversements physiques et redonner à notre cœur son équanimité quand la vie ne nous fait pas de cadeaux et que plein de tuiles nous tombent sur la tête.
  • Nous vivons souvent de grands bouleversements intellectuels quand nous ne comprenons plus ce qui se passe en nous ou autour de nous, quand ça nous arrive de dire : « Je n’y comprends plus rien, je ne sais plus ce qu’il faut penser, je ne sais plus ce qu’il faut faire ! » C’est alors la nuit de l’intelligence que même les plus grands mystiques ont tous connue : ce Dieu qu’ils ont rencontré dans des expériences spirituelles extraordinaires, des extases par exemple, ce Dieu qui a été pour eux évident, devient absent, silencieux, c’est le vide, c’est la nuit et ils ne comprennent plus rien. Que font-ils alors ? Eh bien, ils continuent leur route, ils font confiance à Dieu, ils ne s’affolent pas, ils avancent dans la nuit en attendant la lumière, leur intelligence ne comprend pas mais leur cœur reste confiant, égal et silencieux, et le jour finit par revenir.

Les disciples d‘Emmaüs eux non plus ne comprennent plus rien, ils sont devenus « des esprits sans intelligence » comme leur reproche Jésus. Ils ne comprennent rien au double bouleversement qu’ils ont vécu : d’abord la mort de Jésus a complètement bouleversé leur foi et leur espérance : c’est pour eux la nuit de la foi et la désespérance, l’abattement, la tristesse profonde. Le deuxième bouleversement qu’ils ont vécu ils l’expliquent en ces termes : « À vrai dire nous avons été ‘bouleversés’ par quelques femmes de notre groupe. Elles sont allées au tombeau de très bonne heure ! Et elles n’ont pas trouvé son corps ; elles sont venues nous dire qu’elles avaient eu une apparition : des anges qui disaient qu’il est vivant ! » « Vous n’avez donc pas compris », leur explique Jésus en Saint Luc. « Comme votre cœur est lent à croire tout ce qu’on dit les prophètes. Ne fallait-il pas que le Messie souffrit tout cela pour entrer dans sa gloire ? Et en partant de Moïse et de tous les prophètes, il leur expliqua, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait. » Quand on ne comprend plus rien à ce qui se passe, pour que notre cœur ne soit pas bouleversé même si notre intelligence l’est, on peut faire comme les disciples d’Emmaüs : discuter avec d’autres sur ce qui se passe et éclairer tout cela de la lumière des Écritures, alors peu à peu nous découvrirons le sens de ce que nous vivons et notre cœur s’apaisera.

  • Nous vivons parfois de grands bouleversements émotionnels ; nous sommes soudainement renversés par une grande tristesse ou d’une profonde joie, un élan d’enthousiasme ou un mouvement de colère et c’est normal car nous sommes des humains, nous ne sommes pas de pierre ! Mais notre cœur ne doit pas se laisser emporter par ces émotions, il doit rester « équanime », égal et silencieux, pour faire face, garder la maîtrise de notre vie et trouver la bonne solution pour avancer. C’est ce que vit Jésus notamment quand il apprend la mort de son ami Lazare et arrive à son tombeau. Saint Jean nous raconte : « Jésus fut bouleversé d’une émotion profonde. Il demanda : « Où l’avez-vous déposé… » Ils lui répondirent : « Viens voir Seigneur. » Alors Jésus pleura… Jésus repris par l’émotion, arriva au tombeau. » Si Jésus est ainsi bouleversé par l’émotion au point de pleurer, il ne se laisse pas emporter par cette émotion mais reste serein, pacifié, son cœur reste plein de foi et de confiance au point de se tourner vers Dieu capable de l’impossible : « Père je te rends grâce parce que tu m’as exaucé… Lazare viens dehors… » Et le mort sortit… » Vivons toutes nos émotions mais ne nous laissons pas emporter par elles, que notre cœur reste égal et silencieux, plein de confiance en Dieu, pour qu’avec Lui et par Lui, nous ressuscitions toujours, nous retirions toujours du pire de nos vies un mieux, et du mieux un encore mieux.
  • Nous vivons parfois de grands bouleversements spirituels quand au cours d’un temps-fort, d’une retraite, d’une rencontre avec un témoin, bouleversant, ou à l’occasion d’un moment de grâce inexpliqué, Dieu fait irruption dans notre vie, devient Présent, Parlant, Évident et bouscule, renverse notre tiédeur, notre routine. Alors, spontanément nous avons envie de changer de vie, de vivre désormais une vraie vie chrétienne et comme Pierre bouleversé par son enthousiasme spirituel nous faisons de grandes promesses au Seigneur : « Je te suivrai partout où tu iras ! » Hélas comme Pierre ces bouleversements spirituels ont des lendemains qui déchantent : sans aller jusqu’au reniement nous retombons dans la tiédeur et la médiocrité. Pour éviter cela, même dans les moments de grand enthousiasme spirituel, gardons un cœur équanime, serein, calme, gardons les pieds sur terre, autrement dit, pour que ces élans de foi ne soient pas des feux de paille mais un nouveau départ dans une vie chrétienne plus convaincue et plus engagée dans le long terme. C’est l’exemple que nous donne Saint Paul : sur le chemin de Damas, sa rencontre avec le Christ Ressuscité le bouleverse tellement qu’il est renversé et aveuglé par la lumière de Celui qui lui déclare : « Je suis Jésus que tu persécutes. » Pour autant Paul ne fait pas de grandes déclarations ni de promesses intempestives, mais sereinement, paisiblement, avec une âme égale et silencieuse, il s’en remet au Christ dans une totale confiance pour se laisser transformer par Lui et devenir progressivement comme le dit le Seigneur : « L’instrument que j’ai choisi pour faire parvenir mon nom auprès des nations. » Cette transformation spirituelle sur le long terme, lente, silencieuse, sereine, paisible permettra à Saint Paul de dire un jour : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi ! » Le bouleversement spirituel n’a qu’un temps, l’important, c’est la vie spirituelle qui dure parce qu’elle est celle d’une âme égale et silencieuse entre les mains de Dieu !
  • Nous vivons enfin de grands bouleversements sociaux comme c’est le cas en ce moment : toutes nos  habitudes, nos repères, nos relations, nos activités, nos professions, nos responsabilités, nos engagements… sont bouleversés depuis deux mois et beaucoup crient : « Au secours ! On va couler ! On ne va pas s’en sortir ! On ne pourra plus vivre comme avant ! On est perdu ! » Pourtant quand on regarde l’histoire humaine, des pires crises, des pires guerres, des pires catastrophes, des pires épidémies, l’humanité est toujours repartie vers un avenir meilleur même si bien sûr malheureusement il y a eu des victimes ou des gens sacrifiés. C’est ce qu’on doit se dire en ce moment surtout nous chrétiens à qui le Christ Ressuscité redit chaque jour : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps… Confiance, c’est moi, n’ayez pas peur… Confiance, j’ai vaincu le monde… » Au cœur du grand bouleversement social actuel, ne cédons pas à l’inquiétude, à la peur, à l’affolement, à la panique, gardons un cœur « équanime », serein, paisible, totalement confiant au Christ Ressuscité. Avec Lui, bâtissons le ciel nouveau, la terre nouvelle qu’il nous promet dans l’Apocalypse quand il nous dit : « Voici que je fais toutes choses nouvelles. Moi, je suis l’alpha et l’oméga, le commencement et la fin ! »

Oui, vivons tous les bouleversements humains possibles mais qu’ils ne nous empêchent pas de suivre quoiqu’il arrive avec un cœur équanime parce que confiant, le seul chemin qui conduit à la vie, celui du Christ qui nous redit ce dimanche : « Je suis le chemin, la vérité et la vie. »

Si nous suivons ainsi le Christ, alors quand nous sentirons l’heure de la mort sonner pour nous, notre cœur ne sera pas bouleversé mais restera paisible et confiante ; il s’en remettra entre les mains de Dieu en reprenant les mots même de Jésus à l’approche de sa mort : « Maintenant mon âme est bouleversée. Que vais-je dire ? » « Père sauve-moi de cette heure ? » Mais non ! C’est pour cela que je suis parvenu à cette heure-ci. Père glorifie ton nom ! » C’est cela l’équanimité : quoiqu’il arrive arriver à toujours dire paisiblement et plein de confiance : « Père glorifie ton nom ! »

Amen

Père René Pichon