Homélie du dimanche 31 Mai 2020, fête de la Pentecôte

Mais où est donc passé l’Esprit Saint ? Où donc souffle l’Esprit ?

C’est bien la question qu’on peut se poser cette année car rien n’est comme d’habitude et surtout pas Pentecôte !

En effet, « quand arriva le jour de Pentecôte », nous ont raconté les Actes des Apôtres dans la première lecture, au terme des cinquante jours après Pâques, ils se trouvaient réunis tous ensemble. Soudain un bruit survint du ciel comme un violent coup de ventTous furent remplis d’Esprit Saint ! » Tout au long de l’Histoire Sainte, l’Esprit s’est souvent manifesté comme pour les Apôtres sous la forme d’un souffle violent et d’un grand bruit. Ainsi Moïse sur le Mont Sinaï voit Dieu passer dans le tremblement de terre, « les coups de tonnerre, des éclairs et le son d’une trompette puissante » c’est dans ce contexte bruyant qu’il reçoit les dix commandements inspirés par l’Esprit Saint. Tous les prophètes ne se sont pas contentés de parler calmement au nom de Dieu mais poussés par l’Esprit ils ont vivement interpelé le peuple en criant la colère de Dieu et son appel pressant et urgent à la conversion. Le dernier des prophètes, Jean-Baptiste, a été lui-même cette « voix qui crie dans le désert : convertissez-vous, le Royaume est proche, n’attendez pas, c’est urgent ! » Et nous d’habitude, à Pentecôte et les dimanches qui suivent, nos assemblées sont nombreuses, festives et nous chantons les merveilles de Dieu peut-être pas bruyamment mais en tout cas de tout notre cœur, sans retenue, animés par le souffle de l’Esprit, à l’occasion des communions, professions de foi, confirmations, ordinations. Or cette année, c’est le calme plat, nos assemblées heureusement peuvent à nouveau célébrer mais en nombre restreint, sans trop de chants, sans manifestations bruyantes. Tout cela fait suite comme vous le savez tous à deux mois de confinement où bon gré, mal gré nous avons privilégié la vie intérieure, la méditation paisible, la prière individuelle et silencieuse. Où donc est passé l’Esprit de Pentecôte ? C’est bien là à l’intérieur de nous-mêmes qu’il faut le trouver et il n’est plus en ce moment le souffle violent des Apôtres, de Moïse, des Prophètes mais plutôt « le murmure d’une brise légère » comme Elie en a fait l’expérience sur le Mont Horeb. En cette fête de Pentecôte cette année c’est bien comme ça que se manifeste pour nous l’Esprit Saint : à l’intérieur de nous, au plus intime de nous, comme un souffle discret, léger, paisible, bienfaisant que la méditation et la prière silencieuse nous font ressentir.

  • À la première Pentecôte, comme on vient de l’entendre dans la deuxième lecture, l’Esprit Saint s’est manifesté comme le rassembleur Tout-Puissant de tous les peuples et de toutes les nations, comme Celui qui ouvrait toutes les portes, faisait tomber toutes les barrières et toutes les frontières et permettait à tous les hommes de devenir proches les uns des autres et de connaître le bonheur d’une grande communion fraternelle. Or depuis deux ou trois mois, tous les pays ont fermé leurs frontières et partout on nous a demandé de ne pas trop approcher les uns des autres, de respecter les gestes-barrières, de mettre de la distance entre nous, de nous séparer plus que de nous approcher les uns des autres. Où donc est passé l’Esprit Rassembleur, l’Esprit de la Communion ? Peut-être que cette année il veut nous dire que la communion n’est pas la fusion ni la confusion, que la vraie communion nous rapproche les uns des autres mais en nous faisant garder une certaine distance, celle du respect, celle de la chasteté qui préserve le mystère de l’autre, celle qui permet à chacun de rester lui-même et de ne pas être étouffé par ses proches. Peut-être aussi que l’Esprit Saint veut nous rappeler, comme le dit le récit de la Création dans la Genèse, que Dieu a tout créé en séparant : il a séparé la Lumière et les Ténèbres, le ciel et la terre, les eaux qui sont au-dessous du firmament et les eaux qui sont au-dessus, le jour et la nuit, il a séparé les plantes, les animaux, les êtres humains les uns des autres pour qu’ils existent. Alors oui, cherchons l’Esprit cette année dans la distance qui permet à chacun de rester lui-même et dans la séparation qui permet à chacun d’exister et à la communion de n’être ni une fusion ni une confusion.
  • Comme on l’a vu dans le récit de la Première Pentecôte, l’Esprit Saint c’est la certitude, la conviction sûre : les Apôtres sont sûrs de leur foi, sûrs de la Résurrection du Christ et avec la force et le feu de l’Esprit ils proclament publiquement leur foi, leurs certitudes, leurs convictions. Aujourd’hui encore quand quelqu’un ose proclamer publiquement sa Foi, ses certitudes, ses convictions, on dit de lui : il a le feu sacré, de l’audace, de l’enthousiasme, c’est un croyant convaincu, solide, rayonnant ! Où donc est passé cette année cet Esprit de Force, de Puissance et de Feu, cet Esprit qui nous donne des certitudes, une foi sûre, des convictions fortes, qui nous donne de l’enthousiasme pour les transmettre et le feu sacré pour les partager ? Nous traversons actuellement une période de grande fragilité et de totale incertitude : fragilité physique à cause de la maladie, de la pandémie ; fragilité économique et sociale car tout ce qui était solide est prêt à s’écrouler ; fragilité psychologique car nous avons peur de l’avenir ; fragilité existentielle car notre société l’avait un peu oublié mais telle est la condition humaine : nous sommes tous mortels. Ne nous voilons donc pas la face : toutes ces fragilités balaient toutes nos certitudes. Nous ne sommes plus sûrs de rien et personne ne sait ce qui va se passer désormais. Peut-être que l’Esprit Saint est là cette année :  lui l’Esprit de Vérité nous fait découvrir la vérité de la condition humaine et nous aide à accepter cette vérité : nous sommes fragiles, mortels, sûrs de rien, et surtout nous ne savons pas ce qui va se passer. Ne jouons donc pas aux forts, aux savants, aux prophètes, et pour nous croyants restons confiants, confiants en Dieu et non en nous seuls !
  • Habituellement on voit aussi la manifestation de l’Esprit Saint dans les valeurs que nous vivons tous croyants et incroyants. Oui il est la source du bien, du beau, du bon que vivent les hommes et Saint Paul nous rappelle à la fin de sa lettre aux Galates que les valeurs de l’Esprit, les fruits de l’Esprit sont « l’amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la bienveillance, la foi, l’humilité, la maîtrise de soi ! » Or que se passe-t-il aujourd’hui dans notre société et les évènements récents en sont la démonstration ? La plus grande valeur de notre société c’est la santé, la valeur prioritaire, la valeur absolue, ce qui pousse des philosophes, comme André Comte-Sponville à s’insurger et à nous dire : la santé, c’est la base de la vie, oui mais ce n’est pas le sens de la vie ; le sens de la vie, c’est l’amour, la liberté, la spiritualité et toutes les valeurs choisies et vécues ! La question à nous poser sans cesse ce n’est pas : « Est-ce que je vais bien ? Est-ce que tu vas bien, est-ce que tu te portes bien ? » mais « est-ce que tu vis bien, est-ce que ta vie a un sens, est-ce que tu vis des valeurs qui donnent sens et intensité à ta vie ? » Et André Comte-Sponville nous invite à ne pas confondre la médecine et la science avec la philosophie ou la spiritualité. Peut-être que c’est bien là que l’Esprit souffle cette année : dans la réflexion, dans la philosophie, dans les spiritualités, dans les religions, dans tout ce qui donne sens à la vie et qu’il faudrait mettre en lumière dans notre monde autant et même plus que les mesures d’hygiène à respecter.
  • Enfin le jour de Pentecôte, l’Esprit Saint s’est manifesté sous formes de langues de feu sur les Apôtres qui se sont mis à proclamer les merveilles de Dieu dans leur langue maternelle de Galiléens mais miracle : toutes les nations rassemblées pour les écouter les ont entendu parler dans leurs langues : « Parthes, Mèdes et Elamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée, de la  Cappadoce, de la province du Pont et de celle d’Asie, de la Phrygie et de la Pamphylie, de l’Egypte et des contrées de Libye, proches de Cyrène, Romains de passage, Juifs de naissance et convertis, Crétois et Arabes, tous nous les entendons parler dans nos langues les merveilles de Dieu. » Qu’est-ce que cela veut dire sinon que tous les hommes parlent le même langage même s’ils le font dans des langues différentes, autrement dit tous les hommes sont fondamentalement faits de la même manière, ont fondamentalement la même vie humaine, les mêmes problèmes, la même nature humaine. C’est peut-être la plus grande leçon à retirer de la pandémie actuelle par –delà nos différences de pays, de nations, de races, de culture, de religions, nous avons d’un bout du monde à l’autre la même nature humaine, les mêmes fragilités, les mêmes maladies, les mêmes problèmes, les mêmes solutions, nous sommes donc faits pour vivre dans la solidarité, la fraternité, l’interdépendance, la communion universelle ; nous sommes faits pour être un seul corps tous ensemble, le grand corps de l’humanité qui pour nous chrétiens est le grand corps dont le Christ est la Tête ! C’est bien là qu’il faut chercher et trouver l’Esprit de Pentecôte : il est celui qui nous fait prendre conscience plus que jamais que tous les hommes sont frères et interdépendants comme les membres d’un même corps mais que cette fraternité est à construire. Il est celui qui à l’intérieur de nous, au plus profond de nous, répand son souffle d’amour pour nous aider tous à construire cette grande communion universelle où chacun a sa place et son rôle : tel est le sens de notre vie personnelle et collective.

Amen !

Père René Pichon