Homélie du dimanche 14 juin 2020 – Fête Dieu- Père René Pichon

Dt 8, 2.3 14b-16a

Jn 6, 51-58

Nous vivons depuis trois mois partout dans le mode une grande épreuve : celle de cette pandémie qui touche presque tous les pays. Pourquoi Dieu a-t-il permis cette épreuve mondiale ? Et même l’a-t-il voulue ? D’une manière générale Dieu cherche-t-il à nous éprouver ? C’est bien la question que l’on peut se poser quand on lit la première lecture de ce dimanche et la réponse est étonnante, dérangeante puisque dans la 1e lecture il est écrit que la longue marche de 40 ans du Peuple de Dieu dans le désert fut une épreuve voulue par Dieu : « Le Seigneur te l’a imposée pour te faire passer par la pauvreté : il voulait t’éprouver et savait ce qui tu as dans le cœur ! » Régulièrement dans l’Ancien Testament il est dit que les épreuves subies par les hommes sont voulues par Dieu. Qu’en penser ?

  • Personnellement je ne pense pas que Dieu nous envoie volontairement des épreuves mais par contre, je pense que dans nos épreuves, physiques, intellectuelles, relationnelles, morales, sociales, spirituelles il est avec nous pour nous aider à en tirer des bienfaits que la vie normale, la vie facile, disons, la vie sans difficultés, sans contrariétés, sans souffrance ne nous apporte pas. Je vous invite donc aujourd’hui à penser à toutes vos épreuves actuelles et à toutes celles que vous avez déjà affrontées dans votre vie : épreuves de santé, de séparation, de deuil, d’échecs, épreuves psychologiques, etc… ! Quel sens leur donner, quels bienfaits en retirer ?
  • Nos épreuves nous aident d’abord à voir notre vraie valeur, à nous tester, à voir ce dont nous sommes capables, c’est le sens des épreuves scolaires, des concours, des examens : on parle, par exemple, des épreuves du baccalauréat qui permettent de voir si on est capable de faire des études supérieures, quelle est notre valeur intellectuelle.

C’est le sens des épreuves spirituelles comme un jeûne et des privations qui nous permettent de voir si on est capable de se priver de nourriture et de choses non nécessaires, non vitales pour vivre ce qui est plus essentiel comme le rappelle la première lecture : « Lhomme ne vit pas seulement de pain mais de tout ce qui vient de la bouche de Dieu. » Notre valeur est-elle terre à terre ou est-elle divine ?

C’est le sens de la longue marche de 40 ans du Peuple de Dieu dans le désert : cette épreuve devait permettre à Israël de tester sa valeur, sa capacité à être le Peuple de Dieu. Or à bien des reprises le test a été négatif : le Peuple a été infidèle, rebelle, au point de rouspéter tout le temps, d’adorer de faux dieux, de fabriquer et d’adorer le veau d’or.

C’est peut-être le sens de l’épreuve que la pandémie nous fait vivre : le confinement imposé nous a montré qu’on pouvait vivre autrement qu’à l’ordinaire avec moins d’activités, moins de réunions, moins de déplacements, moins d’agitation, moins de bruit, plus de silence, plus de réflexion, plus de méditation personnelle. C’est là qu’il faut placer Dieu ; il nous a montré qu’il pouvait y avoir une vie autre et un monde avec d’autres valeurs, qu’on était capable de vive autrement personnellement et collectivement. Allons-nous tirer grâce à Dieu des leçons de vie de l’épreuve du confinement ou comme le Peuple de Dieu dans le désert allons-nous retomber dans nos travers et dans l’adoration de tous les faux dieux qui mènent le monde ? Oui allons-nous vivre avec d’autres valeurs, plus de fraternité, plus de solidarité, plus de respect de la nature, plus de spiritualité ? C’est l’appel de Dieu me semble-t-il !

  • Nos épreuves nous aident à voir notre valeur pour mieux nous situer dans la vie et aussi à voir nos attachements intérieurs, nos attachements profonds, c’est-à-dire ce que nous avons vraiment dans le cœur comme l’a dit Moïse à son Peuple : « Le Seigneur Dieu voulait t’éprouver et savoir ce que tu as dans le cœur ! » 

Quand on est attaché à ce qu’on fait, à notre travail, à nos activités, à notre vocation, inévitablement on rencontre des difficultés, des obstacles qui parfois semblent insurmontables. Alors quand c’est trop dur et que la réussite semble impossible on abandonne. Mais quand on est attaché du fond du cœur à ce qu’on fait on se dit, Dieu nous dit : « tiens bon, tu y arriveras, serre les dents, puise au fond de toi une énergie nouvelle, d’autres forces et vas-y ! » Voilà où est Dieu : dans cet appel intérieur. 

Quand on est attaché à des personnes de tout notre cœur, à un conjoint, à des enfants, à des amis, à une équipe, à un club, à une communauté, inévitablement il y a des moments de fatigue, de lassitude, de crise où on ne se  comprend plus, où l’on n’est plus sur la même longueur d’onde, où l’on n’a plus les mêmes sentiments, le même élan d’amour qu’au début de nos rencontres. Alors si notre attachement à ces personnes est faible on prend nos distances, on s’éloigne, on se sépare. Mais si on leur est attaché du fond du cœur on se dit, Dieu nous dit : « Tiens bon, puise au fond de toi des sentiments nouveaux, une amitié, un amour plus fort, plus pur, plus désintéressé qu’au départ, un amour nouveau jailli d’un cœur nouveau. » Voilà où est Dieu : dans le renouvellement de notre amour des autres.

Quand on est attaché à Dieu du fond du cœur, inévitablement il y a des moments de doute, des moments où Dieu n’est plus là où on l’avait mis, des moments où il semble absent, silencieux, inexistant même. C’est ce qui s’est passé dans notre société depuis un certain nombre d’années : Dieu ne se manifeste plus dans une Église puissante, omniprésente avec des rassemblements chrétiens dans toutes les églises et dans le moindre village. Et voilà que peu à peu beaucoup de pratiquants d’autrefois ne se sentant plus portés par l’ambiance de la société chrétienne ont décroché et ne se disent plus pratiquants et même plus croyants. Mais si on est attaché à Dieu du fond de notre cœur, peu importe ce que font les autres, peu importe si on est nombreux à pratiquer ou un petit reste, non seulement on continue de croire mais on s’accroche encore plus à Dieu dans une foi de plus en plus personnelle et de plus en plus spirituelle et on dit à Dieu : « Si je crois Seigneur c’est grâce à Toi non aux autres, non à une ambiance ou à un mouvement sociologique. C’est parce que Tu es là, bien présent en moi, que tu me donnes de la force, de la lumière, de l’amour. » Voilà ce qu’on dit à Dieu quand on Lui est attaché du fond du cœur et Dieu nous répond : « Oui je suis là au fond de toi mais toujours différent de ce que tu connais déjà de moi. Pour me connaître davantage, pour m’aimer davantage, descends au fond de toi, toujours plus profond, je suis plus intime à toi-même que toi-même, cherche moi là… toujours plus profond en toi ! Et ta foi sera sans cesse nouvelle, sans cesse renouvelée et approfondie !  Voilà où est Dieu : toujours autre, toujours plus intime.

Cette épreuve de la foi qui vérifie et fait grandir notre attachement au Seigneur, c’est celle que Jésus fait vivre à ses apôtres dans l’Évangile d’aujourd’hui. En effet après la multiplication des pains, après ce miracle spectaculaire qui a permis à la foule de proclamer sa foi en Jésus au point de vouloir le faire roi, Jésus, pour éprouver cette foi facile, c’est l’Évangile de ce dimanche, prononce le discours sur le Pain de Vie : « Moi je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde ! » Gros choc, dans l’assemblée : « Comment celui-là peut-il donner sa chair à manger ? » Peu à peu les gens vont se dire que Jésus est fou, qu’on ne peut plus l’écouter et tous petit à petit vont partir au point que Jésus resté seul avec ses apôtres va leur poser la question de confiance : « Voulez-vous partir vous aussi ? » Telle est la grande épreuve de la foi : la tentation de s’en aller quand la foi devient incompréhensible, dure à admettre, dure à suivre. Et Pierre, dans un grand élan de foi et de confiance va s’écrier : « Seigneur à qui irions-nous, tu as les paroles de la vie éternelle ? » Si Pierre arrive à cet acte de foi solide parce que mise à l’épreuve, c’est parce qu’il est attaché à Jésus de tout son cœur.

C’est bien la question qui nous est posée à nous en ce moment après ce long temps de confinement : nous n’avons pas eu pendant trois mois nos célébrations, nos réunions, nos rassemblements qui nous portent habituellement dans notre foi. Justement, sans cette aide habituelle, sommes-nous restés fidèles au Seigneur parce que très attachés à Lui ou l’avons-nous oublié avons-nous même appris à nous passer de Lui ? La messe nous a-t-elle manqué ou disons-nous comme je l’ai entendu : « La messe ne m’a pas manqué ! » Et dans ceux qui disent ça, il y a ceux qui prennent leur distance par rapport à la foi et ceux qui disent : « J’aime autant prier seul » ou « la messe à la télé, ça me suffit ! »

À tous ceux-là comme à nous tous le Christ dit au cœur de cette grande épreuve du confinement : « Es-tu attaché à moi au point de vouloir faire corps  avec moi et avec la communauté ? Si tu es attaché à moi du fond du cœur, c’est avec cœur, avec amour, avec une joie profonde que tu vas revenir à la messe. Oui je suis là : c’est mon corps, je suis vraiment là, je t’attends là ! Le manque de messes, de célébrations a été une épreuve pour que tu prennes conscience d’une manière nouvelle de l’importance de la messe en communauté. La communion spirituelle c’est bien, la communion à mon corps eucharistique et à mon corps qu’est l’assemblée, c’est mieux, c’est plus concret, c’est plus nourrissant ! »

Alors oui, nous pouvons l’affirmer : Dieu ne nous envoie pas des épreuves mais il est dans nos épreuves pour nous donner toujours plus de valeur, pour nous donner des forces nouvelles dans tout ce que nous faisons, un amour nouveau dans toutes nos relations, une foi nouvelle dans notre vie chrétienne. L’Épreuve est donc dans l’éternelle nouveauté de Dieu nous appelant à une vie éternellement nouvelle.

Amen !

Père René Pichon