Homélie du dimanche 15 Novembre2020, 33e dimanche du Temps Ordinaire

Ne disons jamais : « Je suis bon à rien » ou « je ne suis plus bon à rien ». Ne disons jamais des autres : « c’est un bon à rien » ou « il n’est plus bon à rien ».

C’est la leçon que je retire de cette parabole des talents archiconnue et sur laquelle on peut dire tant de choses. Aujourd’hui je m’arrêterai donc sur cette dernière phrase qui conclut l’Évangile de ce jour : « Quant à ce serviteur bon à rien, jetez-le dans les ténèbres extérieures », ces ténèbres qui nous plongent dans le noir, qui nous empêchent de voir à quoi nous sommes bons, à quoi les autres sont bons.

  • Ne disons jamais : « je suis bon à rien ». Si nous sommes sur terre, si Dieu nous a donné la vie, c’est pour être utiles aux autres. Tous à notre naissance, nous recevons des talents à faire fructifier pour le bien des autres et nous sommes capables de les faire fructifier parce que nous les recevons « en fonction de nos capacités » nous dit Jésus. Si nous recevons cinq talents, ça veut dire que nous avons les capacités d’en faire fructifier cinq. Si nous en recevons deux, ça veut dire que nous sommes capables d’en faire fructifier deux. Si nous n’en avons qu’un, ne disons pas « je suis bon à rien, je ne ferai jamais rien », disons : « je suis capable comme tout le monde de faire fructifier cet unique talent, alors j’y vais ; je ne cherche pas d’excuse, je ne me plains pas, je me mets au travail et ma vie aura un sens : je serai utile, ma vie sera réussie ! »

N’enterrons pas nos talents physiques mais faisons-les fructifier : avec nos yeux regardons ceux qui ont besoin de nous et rendons-leur les petits services qu’on peut encore leur rendre. Avec nos oreilles écoutons nos proches qui ont besoin de parler, d’être écoutés, d’être réconfortés, encouragés, conseillés…

Avec nos mains, faisons ce que nous pouvons faire pour les aider ou leur faire plaisir. En ce moment par exemple, si nous ne pouvons rien faire pour ceux qui sont loin, vu la distanciation à respecter, nous pouvons au moins leur écrire des lettres, des sms, des mails pour leur dire que nous pensons à eux et entretenir ainsi nos liens amicaux.

Avec notre bouche, parlons, discutons, échangeons avec nos proches car le dialogue et la communication sont la base des relations d’amour durable dans les couples et les familles et la base des relations amicales. Saisissons cette période de confinement comme une chance de dialogue et de communication avec nos proches car nous avons plus de temps pour cela vu que beaucoup de nos activités sont arrêtées et que notre agitation habituelle est stoppée.

N’enterrons pas nos talents intellectuels, mais avec notre intelligence cherchons toujours à comprendre ce qui se passe, et notamment quel sens social et spirituel peut avoir cette épreuve de la pandémie actuelle et ses terribles conséquences sur tous ceux qui en meurent et sur leurs proches : ils sont en ce moment nombreux autour de nous, je fais moi-même de nombreuses sépultures ces jours onze à la suite de personnes victimes de ce terrible coronavirus. Tout a toujours un sens, même les plus grandes épreuves : cherchons, lisons, discutons, réfléchissons, prions, échangeons, faisons travailler notre intelligence car Dieu a certainement des choses à nous dire en ce moment sur l’évolution du monde moderne et sur ce que nous devons faire pour que ça aille mieux.

N’enterrons pas nos talents spirituels mais cultivons toute notre vie, de tout notre cœur et de toute notre âme les fruits de l’Esprit : la joie, l’amour, la paix, la patience, la bonté, la bienveillance, la foi, l’humilité, la maîtrise de soi et bien sûr la confiance et l’espérance.

En ce moment, cultivons surtout la patience dans l’attente de jours meilleurs, la confiance et l’espérance dont on a tous plus que jamais besoin et bien sûr l’humilité car on voit de plus en plus malgré tous les progrès les limites et les fragilités de la condition humaine.

N’enterrons pas notre volonté mais mettons-là à tout âge au travail pour faire fructifier nos talents physiques, intellectuels, spirituels en nous adaptant sans cesse aux circonstances heureuses ou malheureuses de la vie. En ce moment, justement, on peut s’enfermer en disant : « je ne peux plus rien faire, je ne plus faire ce que j’avais l’habitude de faire, donc je ne fais plus rien, ‘je m’enterre’. » C’est tout le contraire qu’il faut faire : faisons autre chose, faisons autrement, faisons tout ce qu’on n’avait pas l’habitude de faire, par exemple de la lecture, de la méditation, des projets nouveaux ou simplement prenons le temps d’un vrai repos pour décanter, prendre du recul, voir où on en est dans notre vie, dans notre foi, dans nos responsabilités humaines et chrétiennes. Oui ne soyons jamais, surtout pas en ce moment, des « serviteurs mauvais et paresseux », qui ne mettent pas en œuvre, au travail, leur volonté, leur capacité d’agir pour faire fructifier tous leurs talents.

  • Ne disons jamais : « Je ne suis plus bon à rien » Au fur et à mesure qu’on avance en âge, on perd nos capacités, nous ne sommes plus capables de faire autant qu’avant : notre corps est fatigué, voire malade, notre intelligence n’arrive plus à réfléchir, à comprendre, à imaginer,à se souvenir de tout, notre cœur, notre âme sont peut-être habités par l’amertume, les regrets, la tristesse de nous voir diminués, eh bien ne ruminons surtout pas ces pensées négatives mais disons-nous : « que puis-je encore faire à mon âge ? » Et même : « que puis-je faire que je ne faisais pas avant ou pas bien ou pas assez : par exemple lire, méditer, ouvrir les évangiles, prier… passer des moments gratuits avec les proches, visiter les malades… me promener dans la nature, contempler la création… écouter de la musique qui m’élève… participer à mon rythme à des activités caritatives avec le Secours Catholique, les Restos du Cœur, la conférence Saint Vincent de Paul… aller régulièrement aux réunions paroissiales ou aux eucharisties auxquelles je n’étais pas autrefois fidèle par manque de disponibilité… »

Ne disons jamais : « je ne suis plus bon à rien » mais disons plutôt : « je suis maintenant bon pour faire autre chose et autrement » et si vraiment on peut faire de moins en moins, encourageons, soutenons ceux qui font à notre place, ceux qui ont pris la relève même si c’est d’une manière différence de la nôtre. Et surtout, surtout rendons grâce à Dieu pour tout ce qu’on a fait, relisons notre vie et disons à Dieu : « Si j’ai pu faire ceci, cela, défendre cette cause, promouvoir ces valeurs, prendre ces responsabilités et ces engagements, prendre ma part à l’évangélisation ou à la construction d’une société plus juste, plus fraternelle, oui Seigneur si j’ai pu faire tout ce que j’ai fait, c’est bien grâce à Toi car maintenant je vois bien que par moi-même je ne suis plus capable de rien, ou de si peu. Alors Merci Seigneur ! Merci pour ce riche passé. Quand à mon avenir, il est entre tes mains, je m’abandonne à Toi pour que tu m’aides à faire tout ce que je puis encore faire ! »

  • Ne disons jamais non plus des autres : « C’est un bon à rien », autrement dit ne tombons pas dans la critique systématique, cet esprit bien français qui critique tout et tout le monde, les chefs d’État « incapables de prendre les bonnes décisions », les décideurs sociaux « qui servent leurs intérêts au lieu de servir le bien commun », les patrons « qui exploitent leurs employés », les ouvriers « qui ne veulent plus travailler », les syndicats « qui sont toujours en grève », les hommes politiques « tous corrompus », les professeurs et les éducateurs « qui n’ont plus d’autorité », les parents « jamais à la maison », les jeunes « qui ne pensent qu’à s’amuser », les hommes d’Église « dépassés et incapables de se moderniser », les prêtres « jamais disponibles », bref « tous ces incapables, tous ces bons à rien »… Au lieu d’avoir ce regard critique et négatif ayons un regard bienveillant sur les autres, sachons voir et dire tout le bien, le bon, le beau qu’il y a chez tant et tant de nos frères, proches ou lointain, sachons reconnaître tout ce qu’ils font de bien tant au sommet des institutions politiques, sociales ou religieuses qu’au plus bas de l’échelle, dans l’anonymat de la vie quotidienne la plus banale. Mieux que ça : sachons remercier, féliciter, encourager tous ceux qui font du bien autour d’eux, tous ceux qui à nos yeux sont des « serviteurs bons et fidèles » qui font la joie de Dieu et le bonheur de leurs frères.
  • Ne disons jamais des autres, surtout de ceux que nous avons admirés autrefois : « ils ne sont plus bons à rien ! Ils ne sont plus bons qu’à être jetés ! » Ne soyons pas comme ces supporters sportifs qui viennent applaudir, aduler, idolâtrer leurs champions tant qu’ils gagnent et font des exploits et qui dès qu’ils perdent les trainent plus bas que terre, les traitent de nuls, de moins que rien. Quand ceux que nous avons admirés déclinent et déçoivent, restons pour eux des « serviteurs bons et fidèles », restons-leur fidèles en reconnaissant jusqu’au bout de leur vie ce que nous leur devons, restons bons à leur égard en reconnaissant qu’ils ont leurs limites et leurs faiblesses comme tous les êtres humains et que c’est plus difficile de les aimer ainsi qu’au moment de leur gloire. Au lieu de dire : ils ne sont plus bons à rien », pensons, disons, redisons tout le bien qu’ils ont fait comme nous l’exprimons haut et fort dans les témoignages envers les nôtres quand nous célébrons leurs funérailles. Lors des sépultures, quand on écoute les hommages rendus aux défunts, on a l’impression que tous ceux qui quittent cette terre ont vécu comme des saints, ou comme des héros. N’attendons pas cette heure-là pour dire de tous nos proches : « Ils ont beaucoup donné, ils ont donné le meilleur d’eux-mêmes. Merci pour tout ce que vous nous avez donné… et tout ce que vous nous donnez encore ! »
  • Que la parabole des talents nous sorte donc de nos ténèbres qui nous empêchent de voir à quoi nous avons été bons, à quoi nous avons servi, à quoi nous sommes bons maintenant, à quoi nous pouvons servir maintenant. Qu’elle nous sorte de nos pleurs et de nos grincements de dents qui nous font critiquer les autres et qui traitent tout le monde de « bon à rien ». Que la parabole des talents nous invite à entrer dans la joie du maître des serviteurs qui sait voir tous les fruits portés par ceux qui savent faire fructifier leurs talents. Cultivons en nous cette joie en sachant voir et goûter tous les talents que nous-mêmes et tous nos frères nous avons gagnés dans notre vie personnelle et dans notre histoire universelle.

Amen !

Père René Pichon