4ème DIMANCHE de CAREME – ANNEE A- 26/03/17

Et nous, est-ce que nous ne serions pas aussi un peu des aveugles comme cet homme dont on parle aujourd’hui dans l’Evangile ? On ne voit que ce qu’on veut, ce qu’on sait déjà, ce qu’on croit savoir ! Le frère Vincent est un frère dominicain du couvent d’Oxford en Angleterre. Sa particularité est qu’il est aveugle et son occupation principale, aussi étonnant que cela puisse paraître, est l’épluchage des légumes. Si je vous parle de ce frère c’est parce qu’il lui est arrivé l’histoire suivante : un jour il a été invité à assister à une conférence dans le nord de l’Angleterre. Etant très indépendant et comme à son habitude, il s’était fait montré le chemin la veille. Le matin, le voilà, attendant de passer à un passage pour piétons. Une personne lui demande s’il compte aller à la conférence et s’il peut l’accompagner. Vincent était très heureux de cette attention. Il nous dit avoir eu très peur en traversant la chaussée. Il entendait les voitures qui freinaient et klaxonnaient et se demandait ce que faisait l’autre. Arrivé de l’autre côté de la route, il lui fait remarquer que la traversée lui a semblé très dangereuse et qu’il était étonné que l’autre soit un si mauvais guide. Mais c’est vous qui me guidiez, répondit ce dernier. Les deux étaient aveugles. L’histoire est surprenante et elle m’est revenue à la mémoire en méditant l’évangile de ce jour. Nos deux aveugles anglais ont un point commun avec l’évangile de ce jour. Ils ont fait confiance. Et sans mauvais jeu de mot, je dirais même, ils avaient une confiance aveugle en l’autre. Cette confiance est étonnante et tellement difficile à vivre encore peut-être plus aujourd’hui. Notre société est devenue à ce point méfiante et compétitive que nous nous laissons déborder par elle. Elle ira jusqu’à envenimer les relations humaines puisque quelque part l’autre devient une menace dont je dois me méfier. Dans combien de lieux de travail, ne faisons-nous pas pleinement confiance à celles et ceux qui nous entourent car nous craignons leur trahison au moment où une meilleure opportunité de travail s’offre aux deux ? La confiance, fondement de toute relation humaine n’est plus élevée au rang de vertu. Elle est aujourd’hui souvent entendue comme naïveté voire même signe de bêtise : « si tu fais confiance, tu te feras manger par l’autre ». L’autre devient de la sorte celui dont il faut se méfier par excellence.

« Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils » et son Fils Jésus est venu pour nous guérir des petits maux ou des grandes souffrances que nous portons. Au milieu du XIXème siècle, il y a eu l’affaire Bernadette Soubirou à Lourdes. Apparaît devant ses yeux une dame, l’Immaculée Conception, alors que ses amies, pourtant aussi honnêtes qu’elle, ne voyaient rien du tout. Et en une journée, tout le pays est sens dessus dessous ! Alors le représentant du Gouvernement essaye d’y mettre bon ordre, parce que vous allez voir, les curés et autres cléricaux vont en profiter de cette affaire. Ils lui en font voir de toutes les couleurs à cette pauvre Bernadette. Et à sa famille aussi, une famille qui n’avait vraiment pas besoin de tout çà pour être en souci. Un jour même, Bernadette va au fond de la grotte, gratte la terre, trouve de la boue, essaye de boire, s’en met plein la figure. Il y a quand même eu des idiots pour rire. Le lendemain, c’était un ruisseau qu’il a fallu canaliser. Alors une femme aux yeux du cœur bien ouverts, amène son bébé infirme et le plonge dans cette eau glacée. Il y avait de quoi le tuer ce gamin. Eh bien non, ça l’a guéri. Aussitôt on met des barricades pour que personne n’approche du ruisseau. Avec interdiction de puiser, sous peine de 500 F d’amende. L’impératrice Eugénie apprend tout çà, son enfant est mourrant. Elle envoie une de ses suivantes avec une bouteille et un billet de 500 francs pour payer l’amende. Napoléon III n’était pas content ; on allait se moquer de lui. Mais voilà qu’après avoir été lavé de cette eau, le petit prince guérit. Les yeux de l’Empereur se sont-ils entrouverts car l’essentiel est invisible à nos yeux mais les yeux du cœur nous ouvre sur une autre réalité, une réalité que l’on ne peut voir qu’avec la confiance !

Mais qui nous donnera de voir ? Le Carême est un temps pour se replonger dans l’eau de notre baptême, oui le jour de notre baptême, nous avons été plongé dans la mort et la Résurrection du Christ : le sacrement de la Réconciliation, la confession renouvelle notre baptême, car le péché nous fait mourir, nous abime, nous dévore de l’intérieur mais le pardon, la Miséricorde du Père nous ressuscite, nous redonne vie. Par ce sacrement, le Christ nous ouvre les yeux sur la tendresse du Père pour ses enfants, nous qui marchons sur cette terre un peu comme des aveugles, ne sachant pas où aller, avec nos peurs pour l’avenir, nos angoisses, nos fardeaux. Comme le dit le Pape François dans « la Joie de l’Evangile » : « Dieu ne se fatigue jamais de pardonner, c’est nous qui nous fatiguons de demander sa miséricorde ». Nous le savons, beaucoup de maladies ont pour origine des difficultés de relation. L’homme est un tout et notre corps enregistre à sa manière les fluctuations, les joies, les manques de nos relations avec les autres et avec nous-mêmes. Ainsi pour notre santé spirituelle, psychique et corporelle, laissez-moi vous dire en tant que prêtre, qu’il est encore peut-être plus urgent et nécessaire de vous réconcilier avec les autres et vous-mêmes que d’acheter des antidépresseurs ! Les manques de paix, les tensions, l’absence de confiance et de miséricorde …bref les carences de l’amour sont les véritables poisons de notre santé. « Toujours plus de miséricorde », voilà ce que je vous souhaite. Ecrire une lettre importante, faire paisiblement la vérité, se réconcilier, pardonner à sa femme, son fils ou son frère, prendre du temps pour s’écouter soi-même et accepter tel ou tel échec …voilà les ordonnances que j’ose vous faire. Parce que je suis prêtre et parce que je souhaite pour vous, au-delà de telle ou telle épreuve physique, la santé de la totalité de votre être, je vous partage ma conviction profonde en vous disant à la suite de l’apôtre Paul : « laissez-vous réconcilier par le Christ » …il est le médecin véritable qui nous ouvrira les yeux, les yeux du coeur ! » Père Jérôme Martin