25ème Dimanche du temps ordinaire – ANNEE A

Imaginez la scène. En cette fin de saison des vendanges, des patrons vignerons de Savoie, s’en vont heure par heure, tout au long du jour, recruter des ouvriers. Quand vient l’heure de la paye, ils versent à tous le même salaire, sans tenir compte le moins du monde du nombre d’heures de travail de chacun. Les travailleurs se révoltent, les syndicats s’indignent : qui sont ces patrons ?… où va-t-on … une injustice pareille, du jamais vu ! L’Évangile des ouvriers de la dernière heure, que nous venons d’entendre, ferait-il l’éloge de l’injustice et du caprice d’un employeur ? Poser la question, c’est la résoudre, il ne s’agit évidemment pas de cela. Alors, à quoi peut bien penser Jésus quand il raconte une histoire pareille ? Le vigneron, qui est-ce ? Le vigneron c’est Dieu. Jésus a en effet un message étonnant à faire entendre au sujet de Dieu, si bien que ce n’est pas d’abord de vendanges qu’il s’agit, mais de Dieu. Qui est Dieu ? Comment s’imaginer Dieu ? A qui ressemble Dieu ? Bien des gens disent – vous peut-être – je suis croyant, moi, je crois en Dieu. Oui, mais quel Dieu ? A quel Dieu croyez-vous ? Connaissez-vous le Dieu de la Bible, le Dieu que Jésus nous a révélé ? S’il s’agissait du patron d’un vignoble de la région, il ne pourrait pas faire comme cela. S’il s’agit de Dieu, c’est pourtant absolument comme cela qu’il se comporte, nous dit Jésus. Dieu embauche inlassablement, il appelle depuis toujours, à toutes les heures de l’histoire de l’humanité, à toutes les heures de la vie d’un homme. Vous êtes chrétien, peut-être depuis votre enfance, certains le sont à l’âge adulte, d’autres au terme de leur vie. Dieu fait confiance à tous, même aux derniers venus, à ceux qu’on n’attendait pas, ceux qui ne s’y attendaient pas. Avec Dieu, il n’est pas question de mérites, de salaire. Pas de barème, pas d’horaire. Ce n’est pas une question d’heures passées. Ce vigneron révèle décidément un Dieu inimaginable, déraisonnable, qui donne gratuitement, sans comptabiliser les heures et les mérites, un Dieu qui ne désespère jamais de personne, jusqu’à la dernière heure, un Dieu pour qui il n’est jamais trop tard.

Pour devenir vraiment chrétiens, nous avons besoin, de façon permanente et peut-être même de façon urgente, de convertir nos idées et nos illusions sur Dieu. Car assez spontanément, nous pensons Dieu à notre image, ou du moins à l’image des puissances de ce monde.

Autrement dit, Dieu est conçu comme une puissance supérieure qui doit s’imposer aux hommes. Et souvent comme une puissance négative qui contrôle, qui manipule, qui est toujours prête à sanctionner, à condamner et même à exclure. Voici ce que le Pape Benoît XVI disait dans l’homélie de sa première messe d’évêque de Rome : « Dans l’Orient ancien, il était d’usage que les rois se désignent eux-mêmes comme les pasteurs de leur peuple. C’était une image de leur pouvoir, une image cynique : les peuples étaient pour eux comme des brebis, dont le pasteur pouvait disposer selon son bon vouloir. Tandis que le pasteur de tous les hommes, le Dieu vivant, est devenu lui-même un agneau, il s’est mis du côté des agneaux, de ceux qui sont méprisés et tués… Ce n’est pas le pouvoir qui rachète, mais l’amour ! C’est là le signe de Dieu : il est lui-même amour. Combien de fois nous désirons que Dieu soit le plus fort, qu’il frappe durement nos ennemis, qu’il terrasse le mal et qu’il crée un monde meilleur !… Mais le Dieu qui est devenu agneau nous dit que le monde est sauvé par le Crucifié, et non par ceux qui l’ont crucifié ! » (Homélie du 24 avril 2005). Les mages, surtout s’ils étaient des rois, ont dû repartir de Bethléem en renonçant définitivement à leurs illusions et sur la puissance de Dieu et sur leur propre pouvoir : l’enfant de Bethléem, comme le Crucifié de Jérusalem, nous révèle pour toujours que Dieu n’est pas comparable aux puissances de ce monde et qu’en l’adorant, nous nous engageons à pratiquer comme Lui le pouvoir de l’Amour qui se donne.

Laissez l’Esprit Saint dissoudre en vous toutes vos illusions sur Dieu et sa puissance ! Laissez-le vous faire chrétiens, en vous apprenant sans cesse, à travers l’adoration et à travers vos rencontres humaines, que la seule force qui transforme durablement et radicalement le monde, c’est celle de l’Amour de Dieu qui se révèle en Jésus son Fils !

 » Allez vous aussi à ma vigne «  Alors au travail car Dieu ne fera pas à notre place …laissez-moi pour terminer vous raconter cette histoire : cela se passait sur le terrain de jeu d’un centre de rééducation pour handicapés. Jean-François, 10 ans, appareillé aux 2 jambes, trébuche et tombe par terre. Passe son éducateur : « Christian, viens me relever ! » … »Christian, viens me relever ! ». L’éducateur se contente de le regarder avec un grand sourire. Pleurant et tempêtant, Jean-François commence à s’appuyer sur ses bras, sur son derrière et finit par se remettre debout. Tout clopinant, il se jette sur Christian qui lui ouvre tout grand les bras, toujours souriant : « Tout seul ! tu as vu, je me suis relevé tout seul ! » Puis, Jean-François rectifie : »Non, pas tout seul ! tu étais là ! ». « Oui, Jean-François, répond Christian, et je t’aiderai toujours mais comme ça ! ». Dieu n’est ni une roue de secours, ni un moteur auxiliaire que l’on branche dans les côtes, alors que le reste du temps, on s’en passe fort bien. Mais comprenons-nous bien : l’erreur n’est pas de nous adresser à Dieu quand nous avons besoin de Lui, l’erreur, c’est de Lui demander de faire à notre place tout ce qui relève de notre responsabilité . Nous sommes collaborateurs ! Oui, cette parabole nous parle aussi de nous, du regard mauvais que nous pouvons porter les uns sur les autres « ceux là, les derniers venus, n’ont fait qu’une heure ! » et nous interroge : suis-je capable de me réjouir de ce que l’autre reçoit ? de bénir plutôt que de jalouser ? Alors, allons à la vigne, le Seigneur nous y attend !

                                                                                      P Jérôme MARTIN