Homélie du 2ème dimanche du temps ordinaire. Année A le 15 janvier 2017

Tout au long du mois de janvier, nous continuons à échanger des vœux, à envoyer les lettres, des cartes, des messages par Internet. C’est une manière de faire un pas les uns vers les autres et de raviver l’affection qui nous unit. Or voilà que la première lecture nous adresse un message d’espérance qui nous rejoint en cette période de vœux ; c’est Isaïe qui nous dit ceci : « Oui, j’ai du prix aux yeux du Seigneur. C’est mon Dieu qui est ma force. » Cette phrase nous dit combien nous sommes sûrs d’être aimés et compris. Et pourtant, quand Isaïe écrit son texte, tout semble prouver le contraire. C’est vraiment la catastrophe pour le peuple d’Israël. La ville de Jérusalem a été anéantie. Les habitants sont déportés en terre étrangère. Ils ne sont plus reconnus dans leur dignité, leur foi, leur culture. Loin de chez eux, ils ne savent pas si un jour ils reviendront. Or c’est là, au moment où tout va mal, que le prophète leur adresse ce message d’espérance : « Vous avez du prix aux yeux de Dieu. » Etre prophète quand la situation semble désespérée, c’est continuer à prêcher l’espérance. Face à l’ironie et à l’incrédulité des gens, c’est continuer à s’appuyer sur le Seigneur qui est notre force…il arrive que nous soyons nous aussi critiqués à cause de notre foi !
L’Evangile de ce jour va dans le même sens. Jean Baptiste a reconnu le Messie. Le Père l’a désigné comme son Fils bien-aimé. Ce Jésus de Nazareth que rien ne distinguait des autres s’est approché pour recevoir le baptême donné par Jean. Celui-ci l’a reconnu comme l’Agneau de Dieu : « voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde ! »…Jésus est reconnu comme celui qui pardonne, qui relève : Dieu nous montre en nous donnant son fils que nous avons énormément de prix à ses yeux.
David Bentley Hart soutient que l’une des victoires extraordinaires du christianisme, qui est la victoire du CHRIST ( !), victoire que l’on peut dire anticipée dans l’Ancien Testament avec le prophète Isaïe, a été de mettre en lumière l’humanité des gens ordinaires. Dans le monde païen, le monde romain et grec de l’Antiquité, la plupart des êtres humains –en particulier les esclaves, les femmes et les étrangers- n’étaient pas considérés comme pleinement humains. Ils n’avaient pas de visages humains, ils n’étaient rien, considérés comme des sous-humains. Bentley décrit comment, dans l’évangile de Luc, la description des larmes de Pierre après sa trahison du Christ a dû être profondément choquante (Lc 22, 62). Comment un gars de la campagne galiléenne pouvait-il avoir des émotions ? Pierre n’était pas un Grec ou un Romain instruit et, par conséquent, comment pouvait-il avoir de tels sentiments ? La description des larmes de Pierre est, écrit-il, comme un acte de rébellion face au monde païen. On voit ainsi quelque chose qui commence à émerger des ténèbres pour apparaître en pleine visibilité, pour la première fois, peut-on dire, dans l’histoire humaine : la personne humaine comme telle, est revêtue d’une grande dignité et elle est porteuse d’une valeur infinie … c’est la lumière du Christ brillant dans les ténèbres …la lumière du Christ apportée aux petits, aux fragiles, aux abandonnés, à ceux qui ne sont pas assez bien, aux malades !
Le Christ peut nous apprendre à voir ceux qui nous entourent avec Ses yeux à Lui. Apprendre à voir des visages humains dans la lumière du Christ est même plus qu’un art, c’est un don de l’Esprit … à demander !
Le jésuite français Etienne Grieu a écrit :
« Un monde dominé par la compétition comme le nôtre se lance dans un redoutable travail de classification non seulement des performances mais aussi des gens. Tout en bas du tableau se trouvent ceux qui ne sont pas assez efficaces. Ils deviennent ainsi invisibles aux yeux des autres, étant donné qu’ils sont incapables de démontrer leur utilité dans les différentes tâches entreprises. Ils ne disposent donc d’aucun levier : on ne fait donc pas appel à eux pour qu’ils apportent leur contribution à la construction de ce monde. Ils se sentent également humiliés, vu qu’ils n’ont guère les moyens de dire qui ils sont et d’avoir des gens qui remarquent le trésor unique qu’ils portent ». C’est là une perception du monde dans laquelle tout doit être mesuré, évalué, pesé, jugé. C’est le reflet de la perception mécanique du monde qui a fini par dominer l’imagination européenne à partir du XVIIème siècle. Une telle imagination ne peut pas repérer l’enfant né dans l’obscurité et dont les témoins furent les bergers, qui comptaient pour rien, et les anges, qu’on ne pouvait compter !
St Paul nous dit que nous sommes le parfum du Christ, mais que la réalité de l’odeur que nous diffusons par nos paroles et nos actes dépend de notre relation au Christ (2 Co 2, 15-16). Le Père Boyle décrit ce défi en racontant ceci : son église de quartier dans un quartier pauvre de Los Angeles devint un refuge pour les sans-abris. Les femmes et enfants trouvaient asile dans le couvent d’à côté. Des centaines d’hommes sans abri dormaient chaque nuit dans l’église si bien que l’odeur de pieds finit par envahir le bâtiment. Les paroissiens le remarquaient mais personne ne disait rien jusqu’à la décision du Père Boyle d’aborder la question dans son homélie : « cette église, elle sent quoi ? ». Une bonne âme finit par crier la vérité : « les pieds ! » « pourquoi ?» dit le Père Boyle. Quelqu’un répond « à cause des sans-abri ». Le Père Boyle répond « Es nuestro compromiso –c’est ce que nous avons promis de faire pour les plus petits, les plus fragiles, au nom du Christ et montrer qu’ils ont du prix, de la valeur aux yeux de Dieu !-« . A ses paroles l’odeur devint différente : il reposa la question : « cela sent quoi ?» et quelqu’un répondit « ça sent notre engagement » et une femme rajouta : « ça sent la rose ! ». L’église, bondée, hurla de rire. Ces sans-abri avaient trouvé une nouvelle famille ! Nous sommes le parfum du Christ …